Le décalage émotionnel : une réalité méconnue de la neuroatypie.
Chez moi, les émotions ne fonctionnent pas en temps réel. Quand quelque chose arrive, une situation de joie, une incompréhension, une dispute, un drame, une mauvaise nouvelle, un bonheur, je me sépare en deux. Ma tête et mon corps divorcent.
Je vois d’abord les faits. Je deviens robotique, une statuaire de l’énigme. J’analyse par la tête pendant que mon corps, lui, se met en pause. Une sorte de protection corporelle, le temps que mon cerveau chemine, dissèque la situation.
Mes émotions ressortent, mais longtemps après. Elles traversent le temps de ma neurodivergence. Elles arrivent en retard du monde, car mon temps lui, est tout autre. Je vois d’abord les mots prononcés, les gestes, les expressions du visage. Mon cerveau les observe, un peu comme un scientifique regarderait une expérience. Je ne ressens rien, je suis en lecture du monde. Pendant ce temps, les autres ressentent déjà tout.
Moi, non.
Les autres ressentent vite. Moi, je ressens profondément. Ils bâclent leurs émotions, moi je les dégustent, les digèrent lentement. Pour eux c’est un plat rapide, un snack ou une boîte de conserve prête à l’emploi. Pour moi c’est un plat qui mijote tout doucement et sur plusieurs jours.
Mes émotions parcourent un long territoire avant d’arriver jusqu’à moi. Elles voyagent lentement. Elles ne naissent pas dans l’instant. Elles partent de très loin. Quand quelque chose arrive, un mot, un regard, une absence, je vois d’abord sa mécanique. J’ingurgite sa composition, les phrases prononcées, la manière dont les mains bougent, l’angle des sourires.
En moi, surgit alors une fresque symphonique. Je vois en couleurs les mots et j’entends des sons. Tout devient géométrique, graphique, et lisible. Un dessin immatériel se trace dans ma tête, une sorte d’architecture colorée et sonore vient d’apparaître. C’est à cemoment que je comprends les choses, mais mon ressenti émotionnel arrive longtemps après.
Mon émotion chemine, elle est en route. Elle monte, elle se forme doucement et profondément. Quand les autres la sentent déjà, moi elle prend la route.
Mon silence n’est pas vide. Il est plein d’émotions en chemin.
Dans le temps des autres, je ne peux que faire semblant, répondre trop calmement, trop droite, trop logique. En vérité, je ne suis pas prête. Je réponds aux attentes sociales, mais ce n’est pas ma manière d’être au monde, ce n’est pas comme ça que je ressens. c’est bien plus complexe. Alors on pense que je ne ressens rien.
En réalité, mon émotion est en chemin, elle marche vers moi à travers un paysage intérieur immense. Elle traverse des forêts de pensées, des plaines de souvenirs, des rivières d’analyses.
Pendant ce temps de voyage intérieur, les autres sont déjà dans un ailleurs.
Mes émotions viennent lentement, mais elles refusent d’être petites ou dociles.
On m’a souvent reproché mon silence. Mais le silence est simplement l’endroit où mes émotions prennent de l’ampleur.
C’est souvent quand tout est silencieux mon émotion est prête. Elle arrive toute entière. Elle n’est pas fragmentée comme chez les autres, dispersée dans le bruit de la conversation. Non, elle tombe d’un seul bloc, comme une météorite dans un lac calme. Pendant que les autres tournent la page, moi, je lis encore le livre. Pendant que le monde a vu la fin du filme, moi je suis en train d’analyser, d’en décortiquer les détails.
Je suis telle une guerrière silencieuse face à la douleur. Mon horloge est étrange. Les aiguilles tournent, mais pas au rythme du monde. Quand les autres ressentent la pluie, moi je vois seulement les nuages. La pluie arrive, mais plus tard. Mes émotions sont comme des trains qui passent mais pas dans votre gare. Elle, elle est plus lointaine, plus étrange.
Je suis comme dans un espace décalé, une spatio temporalité autre.
Je vois la fumée au loin, j’entends le grondement, mais le train n’entre en gare que longtemps après le départ des voyageurs.
Alors je reste sur le quai. Je regarde les traces. On me dit : « tu n’as pas réagi. » Mais ce n’est pas vrai.
Ce n’est pas de l’absence d’émotions, c’est du temps différent, différé. Comme si les vagues de l’océan mettaient plus de temps à atteindre ma rive.
Des minutes plus tard, des heures, parfois des jours et souvent seule. Elle arrive, et quand elle arrive, elle n’est pas atténuée. Au contraire, elle est dense, entière, presque brute. Comme si elle avait grandi pendant le trajet. Comme si elle avait pris du poids, de la consistance.
Quand la joie arrive, elle arrive seule, tard dans la nuit, comme une lettre oubliée dans une boîte aux lettres, comme un mail envoyé et réceptionné deux jours après. Mes émotions font un arrêt dans un temps invisible, suspendu. Puis, ça devient une vague immense qui envahit tout.
Quand la tristesse arrive, elle s’installe méthodiquement, elle classe les souvenirs, elle mesure chaque détail. Elle peut devenir très profonde, presque physique. La colère, elle, quand elle existe elle est volcanique.
Ce qui est étrange, c’est que les autres eux, ont souvent déjà tourné la page. La conversation est terminée, l’évènement est passé. Mais pour moi, c’est seulement le moment où l’émotion commence vraiment. Alors, je dois la traverser seule. Comment partager ce que les autres ont déjà oublié ?
J’ai développé avec le temps, une sorte d’endurance émotionnelle. J’ai appris à porter longtemps ce que les autres ressentent brièvement. Ce n’est pas du courage. Ce n’est même pas vraiment de la force. C’est plutôt une capacité à rester immobile pendant la tempête. Les vagues frappent longtemps, mais le bateau continue de naviguer.
Sentir plus tard, c’est aussi sentir longtemps. Mes émotions ne me traversent pas comme des éclairs. Elles s’y déposent comme de la neige. Flocon après flocon. Et sous cette neige, la terre tient. La douleur est une matière dense. Elle ne passe pas simplement à travers moi. Elle reste.
Je ne ressens pas moins. Mes émotions prennent le temps de devenir immenses.
Elles grandissent pendant le voyage. Elles deviennent plus vastes que le moment qui les a fait naître.