Une lecture de "Le plus court chemin" d’Antoine Wauters

Une lecture de "Le plus court chemin" d'Antoine Wauters

Dans ce livre, sans doute le plus autobiographique d’Antoine Wauters, tout prend sa source dans les lieux et voix de l’enfance. Et c’est juste là que vit la poésie, entre la mémoire et l’oubli.

Chaque page du livre se distingue des autres comme les éléments d’un puzzle. Pièce par pièce le paysage apparaît.

Le plus court chemin est un condensé de fragments de vie. Certains suivent le même fil, d’autres viennent tisser de nouveaux souvenirs.
Ce n’est pas un livre que l’on choisit pour s’extraire du réel, on le lit pour y plonger pleinement, puisque l’écriture d’Antoine Wauters ne saurait se distinguer de la vie elle-même.

Chacun rencontrera sa propre enfance, au détour d’un détail, d’un regard posé sur un père parti travailler ou sur une mémé dont on glane le moindre souvenir.
Peu importe que notre enfance ait été différente en tous points de celle de l’auteur dans la campagne Wallonne. On emprunte ici le plus court chemin vers ces zones de contact, ces lieux en commun de la mémoire où les mots et les silences deviennent l’arène d’un duel entre éternité et nostalgie.

La simplicité de l’écriture s’accorde avec la simplicité de la vie rurale.
Le lecteur rencontre l’enfant, côtoie le père, l’écrivain. Peut-être faisons nous connaissance avec lui ? Ou peut-être, au contraire, pouvons-nous entendre son absence. Est-il seulement ici avec nous ? Ou ailleurs, occupé à dépouiller le langage comme on écosse les petits pois, à « documenter les choses avant qu’elles ne s’effacent ».

On sourit en lisant ce roman. Avec le sentiment d’avoir retrouvé un copain un peu étrange avec qui épier la vie des grands en riant. On oublierait presque que nous sommes devenus ces adultes à notre tour et qu’il nous faudra reprendre le train de l’existence, refermer ce livre, laisser derrière nous les heures lentes et précieuses.
On tourne avec l’auteur les pages d’un grand album de famille où certaines photos, jaunies par les années, raniment le souvenir des absents.

Derrière son regard d’enfant, tendre ou mordant, jamais naïf, l’auteur dessine sous nos yeux une toile plus philosophique qu’il n’y paraît. Le rapport au temps et à l’écriture y est presque vertigineux.

Il vient interroger ce que nous sommes, multiples, imaginaires parfois, tenus par la vie de mettre des mots sur ce « Je » soumis à l’impermanence. A peine prend-on le temps de le nommer qu’il fait déjà partie du passé. La fracture est poétique certes, mais bien réelle, entre la dimension éphémère de tout et le souvenir tenace de chaque instant.
Antoine Wauters fait ici l’économie des mots, va à l’essentiel, laisse place aux lieux et aux voix qui l’ont nourri.

Avec lui, le souvenir devient une ZAD. Une Zone à Défendre, à explorer sans fin, à laisser pousser. Un lieu improductif mais nécessaire où l’on prend le temps de sentir s’étioler chaque seconde de l’enfance.

On arrive au bout de ce sentier, à la dernière page de ce livre, avec l’envie de faire silence à notre tour pour entendre les voix qui nous habitent.

Le plus court chemin, Antoine Wauters, Editions Verdier, 256 pages, 978-2-37856-177-2, 2023 et Version Folio
https://editions-verdier.fr/livre/le-plus-court-chemin