Neuroatypie : essai sur la fatigue des relations.
Le psychiatre poursuit sa recherche : les relations vous fatiguent-elles plus qu’elles vous nourrissent ?
Les relations humaines sont pour moi comme un amphithéâtre immense où toutes les personnes prennent la parole en même temps.
Elles parlent avec des mots et moi j’entends les bruits de ce qu’elles ne disent pas. Ça aspire mon énergie. Trop d’informations se mélangent en moi, je suis comme projetée dans le tambour d’une machine à laver en mode essorage. Je me sens asphyxiée par ce trop plein d’informations sensorielles.
Quand j’entre dans un groupe, je n’entre pas seulement dans une conversation. J’entre dans un système compliqué de gestes, de sous-entendus, de silences qui veulent dire quelque chose, de regards qui veulent dire autre chose. Je n’y comprends rien. Je n’ai pas la notice.
Je prends alors une vague de non-sens. Je le vis de manière violente intérieurement. Je ressens un profond malaise, un mal-être, un mal au coeur d’être.
Pour les autres ces moments sont vécus comme nourrissants, pour moi ce sont des épreuves terrestre non identifiées.
Pour un cerveau qui a besoin de tout comprendre c’est humiliant. Alors je me rigidifie. Je me ferme. Je tente de trier, d’analyser les mots, les expressions du visage, les attitudes. Il me faudrait un temps suspendu, un arrêt sur image pour tout décoder.
Chaque relation à son labyrinthe de nuances, et mon esprit passe son temps à chercher la sortie.
Je suis un être très exigeant, une sorte de perfectionniste du détail. Je veux tout maîtriser, tout contrôler, tout clarifier pour ne pas vaciller. Ce qui semble évident et naturel pour les autres est un mystère pour moi. Je ne comprends pas ce qui semble être la base de la communication, de l’échange.
Je me sens en dehors de cette vie sociale. C’est un sentiment amer, douloureux. Je suis le bouc émissaire de la société. Ma lucidité me giffle. Je suis la cancre du bonheur en groupe et c’est la médiocrité qui résonne en moi.
Un sentiment d’incompréhension me prends toute entière. Il me fracasse symboliquement contre un mur de désolation, de détestation de moi-même. Alors je me ferme, je me liquéfie sur place, je me vérouille.
Je vois que les mots des autres sont comme une surface tranquille, mais que dessous circulent des courants invisibles que tout le monde semble sentir… sauf moi. Je dois tout analyser. Chaque phrase prononcée devient une équation. Chaque expression faciale devient une hypothèse. Je calcule : est-ce que cette personne plaisante ? Est-ce que je devais répondre autrement ? Pourquoi le ton a changé ?
Je suis épuisée, car pendant que les autres respirent simplement la relation, moi je la résous.
On dit que les rencontres nourrissent, qu’elles donnent de l’énergie. Pour moi c’est l’inverse. Elles sont comme une lumière trop forte. Belle, peut-être, mais aveuglante, à la limite de me brûler la rétine. C’est un spot lumineux intense sur mes pupilles. Il me faut éteindre l’interrupteur au plus vite.
Au bout d’un moment mes pensées pèsent des tonnes, mes sens saturent. Le court-circuit frôle mon esprit.
Je ne fuis pas les gens parce que je ne les aime pas. Je fuis parce que chaque interaction est comme un orchestre sans partition où je dois écouter tous les instruments à la fois. Les rires, les respirations, les changements de ton, les règles implicites que personne ne m’explique.
Tout le monde semble savoir lire les partitions, alors que moi je dois deviner chaque note. Le plus douloureux, c’est que je n’en comprends pas la musique.
Après un moment passé dans un groupe, je rentre souvent avec une fatigue silencieuse. Comme si j’avais porté un gilet lesté invisible et monté les marches de la Tour Eiffel avec. J’ai besoin de me reposer dans la solitude. Une solitude heureuse, épanouie et salvatrice.
Je me protège de ce tumulte sensoriel sinon je suffoque, je me disloque.
La solitude, elle, est claire. Elle ne cache rien. Les choses disent exactement ce qu’elle sont : une table est une table, le silence est un silence. Mon esprit peut enfin baisser les armes. Ce n’est pas un refus des autres. C’est simplement l’endroit où mon monde redevient lisible.
Avec le temps, j’ai appris à cacher, à camoufler cette souffrance intérieure parce que l’autre ne la comprend pas. Le monde dit que ce qui ne se voit pas n’existe pas. J’ai appris à refuser, à sélectionner, à doser les invitations.
Je suis sauvage, associable pour certains, mais la vérité c’est que je milite pour la survie de mon espèce.
L’écriture est le seul endroit où mon désordre intérieur devient une langue compréhensible.
J’écris pour que l’on comprenne que l’invisible peut-être lourd, même quand il ne fait aucun bruit.
J’écris pour déposer, mot après mot, ce que je porte sans jamais pouvoir le montrer.
J’écris comme on respire sous l’eau : pour survivre dans un monde qui ne comprend pas ma façon d’exister.