Le jour où mon étrange est devenu visible. Neuroatypie : le diagnostic qui réécrit une vie.

Le jour où mon étrange est devenu visible. Neuroatypie : le diagnostic qui réécrit une vie.

Il y a des vies qui ne commencent vraiment qu’au moment où elles trouvent enfin leur nom. Longtemps, tout semble flou, excessif, décalé, jusqu’au jour où une explication surgit et remet de l’ordre dans le chaos. Le parcours de Maïtena Biraben en est un exemple frappant, son diagnostic tardif, arrivé après des années d’incompréhension intime, a agi comme une révélation, une clé capable de relire toute une existence sous un jour nouveau. Ce moment charnière, à la fois vertigineux et apaisant, n’est pas seulement médical, il est existentiel.
C’est précisément dans cet entre-deux que s’inscrit le texte de Juliette Savaëte qui suit celui d’une femme qui a longtemps vécu sans mode d’emploi, construisant seule ses équilibres, ses refuges, ses rituels pour tenir debout dans un monde trop intense. Avant même que les mots ne soient posés, avant même qu’un diagnostic ne vienne éclairer l’ensemble, il y a déjà là une architecture invisible, une intelligence du quotidien, une manière singulière, et profondément cohérente, d’habiter le monde.

Je vis dans une chorégraphie discrète, réglée au millimètre. Mes mouvements du matin répondent à ceux du soir, mes habitudes se transmettent d’un jour à l’autre comme un motif musical que je reprends, encore et encore, pour maintenir l’harmonie.
Pour vous, c’est une routine, ou des gestes répétitifs obsessionnels. Pour moi, c’est une orchestration minutieuse protégeant un équilibre interne.

Quand tout autour, vacille ou change, mes routines deviennent alors des pulsations régulières dans lesquelles mon esprit peut respirer. Ce sont des bouées jetées en pleine mer, les cailloux du petit Poucet, des repères pour ne pas me perdre.

Mes routines ne sont pas des chaînes. Ce sont des repères salvateurs, gravés dans ma journée. Elles sont ces lignes invisibles qui permettent à ma pensée de marcher droit dans le tumulte du monde. Elles ressemblent à des rails. Elles guident ma journée sans qu’il me soit nécessaire de réfléchir à chaque pas. Elles économisent l’énergie que le monde me demande en grande quantité.

Je n’aime pas les changements. Mon quotidien est une partition silencieuse. Chaque geste y trouve sa mesure, chaque heure du jour finit par trouver sa note exacte. Rien n’y est laissé au hasard : les pas, les objets, les trajets, les silences même. Je fais en sorte que tout s’accorde comme les instruments d’un orchestre patient.

Mes habitudes sont des balises dans un océan immense. Elles indiquent la direction, elles calment le tumulte, elles me structurent. C’est dans la routine que naît ma sérénité. Je me ressource dans ma régularité, mes rituels, mes horaires, mes silences, mes temps d’observation. Changer mon lieu, changer mon rythme, c’est un peu comme si l’on déplaçait soudain toutes les étoiles de mon ciel.

La stabilité n’est pas une prison. C’est une architecture délicate qui permet au calme d’exister en moi.

Quand le rythme change brusquement, c’est comme si le train quittait les rails pour rouler en terre inconnue. Tout est à nouveau à analyser : les gestes, les mots, les attentes des autres. C’est un travail invisible qui me fatigue profondément.

Je vis dans un monde ou les détails parlent très fort. Le bruit d’une pièce, la lumière d’un couloir, l’odeur d’une rue, la façon dont les gens bougent autour de moi, tout cela est perçu avec une précision presque douloureuse. Alors, quand un endroit devient familier, il finit par devenir un refuge. Mon corps s’y ajuste, mon esprit y trace des chemins invisibles. Je sais où poser les yeux, quand respirer plus doucement, où me retirer si le tumulte devient trop fort. Changer de lieu, c’est comme si ce refuge disparaissait d’un coup.

Les changements d’air, de lumière, d’espace, de couleurs, d’odeurs me malmènent. Ecrire et dessiner donnent mon rythme, le plan, la carte, la géolocalisation de mes sens. Ça rempli, écrase, étouffe ce sentiment étrange de vide et de vertige. Je créer alors à partir cet invisible hurlant. Il est rouge, violet-noir gluant et transperçant. Mes dessins enfermés, séquestrés mais protégés m’attendent.

Ecrire et dessiner sont mes armes de protection à mes repères éclatés, malmenés. Le monde, le bruit, les odeurs, les couleurs, tout me submerge. Je suis une femme-animale. Une sorte de « sauvageonne » qui pense trop, qui conceptualise tout.

Parfois je voudrais me fuir, tant je suis apeurée par l’extravagance de mes ressentis. Je n’ai pas peur des autres, mais je suis effrayée par mes émotions.
En moi, c’est le cataclysme sensoriel. Mes sensations ne murmurent jamais. Elles arrivent comme des armées. Tout me traverse avec une intensité telle que l’intérieur devient un territoire de guerre. C’est un champ de bataille invisible. Mes perceptions s’y affrontent, mes pensées s’y bousculent, mes émotions y déploient leurs étendards et ils sont bien trop vastes pour les frontières de mon corps.

Réouvrir mes sacs, mes cahiers, c’est retrouver ma famille de couleurs et de formes, un retour à mes racines graphiques. Tourner les pages de mes dessins, contempler mes couleurs, c’est retrouver ma maison d’enfance. Trier mes crayons, les classer par gammes colorées, les dépoussiérer et les mettre dans des pots. Me ré-approprier mon identité. Il est plus important pour moi de ranger mes dessins et outils plutôt que de vider ma valise. j’existe par mes dessins. Je marque mon territoire. C’est par la création que je reprends possession des lieux.

Ce n’est donc pas un refus du changement par rigidité mais davantage un besoin de préserver un équilibre fragile.
Mes habitudes sont des îles tranquilles dans une mer d’informations. Mes routines sont des ponts qui me permettent de traverser la journée sans me perdre. Et lorsque ces ponts disparaissent, il me faut soudain réapprendre à nager.

Derrière ma façade tranquille, mille forces contraires se heurtent en silence. Je voudrais offrir au monde la forme singulière de mon regard. Déplier doucement ma différence comme on ouvre une fenêtre sur un paysage rare. Je voudrais dire : voici ma manière d’habiter le monde, voici mes couleurs, mes silences, mes chemins intérieurs.

Mais lorsque je tends au monde ces fragments de moi, je ne rencontre souvent qu’un vaste silence. Il y a en moi une colère sourde face à cette indifférence tranquille, comme si ma voix se dissolvait dans l’air avant d’atteindre les autres.
Je n’ai pas une colère qui crie ou qui renverse les tables, mais une braise vive qui couve sous la peau.

Comment partager avec l’autre ce qu’il ne ressent pas, ne voit pas ? Alors ma différence reste suspendue entre mes mains, fragile comme un objet précieux que personne ne regarde. Ce n’est pas ma singularité qui me blesse, mais l’impression douloureuse qu’elle traverse le monde sans jamais trouver d’écho. L’indifférence est un mur sans visages. On peut lutter contre un refus, répondre à une opposition mais comment répondre au silence de ceux qui détournent simplement le regard ?

Alors quelque chose en moi se cabre. Une révolte discrète, mais tenace, comme un vent qui refuse de s’éteindre entre les pierres.
De l’extérieur, rien ne paraît.
Mon visage reste calme, ma voix tient debout.

L’indifférence des autres m’a empoisonné toute entière, lentement, insidieusement. J’ai voulu quitter le monde.

J’ai passé des mois de solitude, d’incertitudes, à me rencontrer, à tenter de comprendre mon identité. Des mois à écrire, à ressentir, à penser, à digérer, à déballer, à ranger, à croiser mes souvenirs, à relire l’autobiographie de ma vie. J’ai écrit, j’ai créé, j’ai fouillé, j’ai trituré, j’ai déposé.

Ma colère naît de là. Du sentiment d’offrir au monde une part de vérité, et de la voir tomber au sol sans qu’aucune main ne se tende pour la recueillir. C’est une souffrance innommable. Une interdiction à vivre telle que je suis. Une non autorisation à circuler sur cette terre.

Je me sens seule dans une guerre sans bruit. L’oeil du cyclone est contenu sous ma peau. C’est le tumulte intérieur où chaque sensation devient un soldat, chaque émotion une vague trop haute. Un tsunami. C’est dévastateur, ça emporte tout. Pour survivre il faut s’accrocher à un rempart, un arbre, à ce que l’on peut. Moi, je m’accroche à mes rituels.

Et pourtant, au milieu de ce fracas muet, je continue d’avancer, comme on traverse un champ bombardé, portant dans mes mains le désir obstiné de la paix.

Vous savez, je reviens d’un long voyage singulier. J’étais hors du temps, hors de la vie courante, je me suis volontairement extraite. Je me suis obligée à me tenir au plus près de moi-même, à écouter avec une attention particulière ce qui murmure en moi depuis toujours. Chaque question, chaque doute, chaque mot posé sur mon histoire devient comme une lampe que l’on allume dans une pièce restée depuis toujours dans l’ombre.

J’ai ressenti, j’ai observé, j’ai déposé sur le papier. Cette page blanche que j’affectionne, cet invisible qui me rassure parce qu’il me protège et rempli mon vide sidéral.

Peu à peu, dans cette lumière fragile, je me suis approchée de moi. De ce que je suis réellement, au delà des masques, au-delà des incompréhensions.

Je suis à la recherche de moi-même, je m’attends avec impatience. J’ai pris toutes les températures, toutes les tempêtes de pluie, les vents violents qui vous giflent à chaque instant. Mais aussi la douceur du ciel, l’accalmie météorologique. J’ai voulu tout ressentir, tout prendre, tout refaire, tout revivre, tout, comme si c’était ma première fois au monde. J’ai recherché l’impact, je mes suis écoutée respirer.

Le diagnostic à venir n’est peut-être pas seulement une réponse médicale. C’est aussi une porte qui s’entrouvre, une manière de mettre enfin un nom sur un paysage intérieur que j’habite depuis toujours sans vraiment le comprendre.

Et dans cette attente, je sens que quelque chose se rapproche : non pas une étiquette, mais la possibilité de me reconnaître enfin.

À cinquante ans, ce n’est pas seulement une explication qui arrive. C’est peut-être aussi la possibilité, enfin, de se reconnaître sans se trahir.