Paella ? ou l’art de tourner en rond sans jamais se répéter

Paella ? ou l'art de tourner en rond sans jamais se répéter

Il suffit de tomber une fois sur un visage en spirale signé Paella Chimicos ou Paella ? depuis 2001 pour comprendre qu’on n’est pas face à un artiste décoratif. Il y a quelque chose d’insistant, presque dérangeant, dans cette figure qui revient encore et encore, comme un slogan visuel qu’on ne peut pas faire taire. Chez lui, l’image n’est jamais là pour plaire. Elle est là pour marquer, s’imprimer, résister.

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Derrière ce nom volontairement étrange se cache Michel Palacios, né en 1962, actif à Paris depuis le milieu des années 80. Formé aux arts plastiques, il bifurque très vite hors des circuits traditionnels. Pas de stratégie de carrière bien propre, pas de montée progressive dans les galeries : il choisit la rue, frontalement. À partir de 1985, il colle ses affiches dans Paris de manière quasi obsessionnelle. Beaubourg, Saint-Germain, Quartier Latin, ses images apparaissent, disparaissent, puis reviennent ailleurs.

Et c’est là que son travail devient essentiel. Paella Chimicos ne fait pas de la peinture qu’on accroche, il fabrique des images qu’on affronte. L’affiche devient son médium central. Pas au sens décoratif, mais au sens politique. L’affiche, c’est l’outil des luttes, des idées, des mouvements. C’est rapide, reproductible, fragile. C’est exactement ce qu’il cherche.

Son travail s’inscrit clairement dans une sensibilité de gauche, au sens large et historique. Pas une posture, mais une filiation. Celle des murs qui parlent, des images qui circulent sans autorisation, des signes qui s’imposent sans demander la permission. Chez lui, l’affiche n’est pas une œuvre finie : c’est un geste. Un geste qui s’adresse à tous, et surtout à ceux qui ne vont jamais dans les galeries.

Visuellement, son univers est identifiable entre mille. Des silhouettes simples, presque rudimentaires, et surtout ce motif obsessionnel : la tête en spirale. Ce n’est pas un gimmick graphique. C’est une idée. La spirale, c’est la pensée qui tourne, l’individu enfermé dans ses propres boucles, la société qui répète ses impasses. Ses personnages ne regardent pas le monde, ils semblent happés par lui, comme aspirés vers un centre invisible.

Ce qui rend son travail plus fort qu’il n’y paraît, c’est la rigueur derrière cette apparente simplicité. Paella Chimicos ne croit pas à l’artiste libre et inspiré. Il défend presque l’inverse : une pratique contrainte, répétitive, obsessionnelle. Il creuse les mêmes formes, les répète jusqu’à les user, jusqu’à ce qu’elles produisent autre chose qu’elles-mêmes.

À partir des années 2000, il introduit de plus en plus de texte dans ses œuvres. Mais là encore, il évite la facilité. Le texte ne vient pas expliquer l’image. Il vient la dérégler. Parfois il contredit, parfois il brouille, parfois il déplace. L’image et le texte ne se complètent pas, ils s’entrechoquent. Et dans cet entrechoc, quelque chose se fissure.

Installé aux Frigos, il poursuit un travail continu, sans bruit, presque à contretemps. Peintures, affiches, interventions : tout avance par strates, comme ses collages dans la ville. Rien de spectaculaire, rien de clinquant. Juste une présence insistante.

On le range souvent dans le street art, mais c’est trop simple. Paella Chimicos est un artiste de l’affiche au sens plein du terme. Il en a fait non seulement un médium, mais un territoire. Un espace où l’image peut exister sans cadre, sans protection, sans garantie de survie. Une image qui accepte d’être abîmée, effacée, remplacée — et qui, malgré tout, laisse une empreinte.

C’est peut-être là que se joue l’essentiel. Dans cette manière de travailler avec la disparition plutôt que contre elle. Dans cette fidélité à une forme qui ne promet rien, sinon de revenir encore.

Et au fond, ces visages en spirale ne disent peut-être rien d’autre que ça : nous tournons tous en rond, mais certains savent faire de ce cercle une ligne.

le 15/04/2026
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