Neuroatypie : nous ne parlons pas la même langue.
Le psychiatre me regarde avec douceur. Je le sens, il sait qui je suis.
Il m’interroge un peu fébrilement ; il connait déjà ma réponse.
Avez-vous souvent l’impression de « jouer un rôle » socialement ?
Docteur, je vis parmi les autres avec la sensation d’être décalée. Je suis comme une note singulière dans une musique parfaitement accordée, voyez-vous ?
Socialement je me sens comme dans une pièce de théâtre. J’enregistre ce qu’il faut faire, dire et je rentre en scène. Ma véritable nature ce n’est pas cela. Je suis pire. Parfois, au milieu des êtres, je me sens comme une bête des forêts entrée par erreur dans une ville : je comprends les bruits mais pas les règles du troupeau. Il sourit.
Je veux fuir, être seule, ou avec la personne qui me supporte et me connais le mieux. Je me sens sauvage. Je me sens hors de tout groupe, comme si je n’avais pas de clan, pas de famille, pas de racine.
Je me sens en dehors. D’ailleurs, le concept de groupe m’angoisse, m’étouffe, me submerge émotionnellement parce que pour appartenir à un groupe il faut pouvoir parler le même langage. Je vois bien que les autres marchent au rythme tranquille du monde alors que moi je suis à l’affut, à l’écoute des moindres vibrations comme si tout pouvait soudain changer, comme si, un invisible, une poésie ne pouvait se dérouler sans moi. Je suis comme aimantée par un ailleurs.
Ma sensibilité me torture en société. Alors je me bloque, je me mure dans le silence, mais un silence qui pense. On peut prendre cela pour de la prétention ou de la froideur mais ce n’est pas le cas. J’ai besoin de calme, de clarté et de vérité. Tout sonne faux, les êtres semblent jouer une symphonie avec des instruments désaccordés.
Dans la lumière ordinaire des conversations, je marche avec précaution, comme sur une scène dont je n’ai jamais appris tout à fait le texte. Les autres semblent savoir instinctivement quand rire, quand se taire, quand poser la main sur une épaule. Leurs gestes ont la fluidité de l’eau. Les miens sont plus réfléchis, comme s’ils passaient d’abord par une pièce secrète avant de rejoindre le monde.
Alors j’observe. J’apprends les inflexions, les regards, les silences. En moi subsiste une bête libre, j’analyse la société depuis les fourrés de ma conscience, sans jamais y être apprivoisée.
Je mémorise les moments où l’on doit sourire, ceux où l’on doit hocher la tête. C’est une sorte de théâtre discret : un rôle cousu de patience et d’attention. Je tente de rejoindre les autres là où ils semblent vivre si naturellement. Au milieu de la meute humaine, je me sens comme une louve solitaire, attentive aux gestes et aux voix, sans jamais oublier ma propre nature.
Il y a une différence entre celle qui parle et celle qui écoute derrière ses yeux. Comme si deux versions de moi coexistaient : l’une, silencieuse et vaste, attentive à mille détails invisibles ; l’autre, plus lisse, plus simple, envoyée au monde comme un ambassadeur. Il y a ce que je montre, et ce qui me constitue véritablement : une vie visible, et une autre, plus profonde, qui ne se dit qu’en silence ou en mots écrits.
J’observe tout depuis un lieu intérieur que personne ne voit.
La société est un territoire balisé ; moi, j’y avance avec l’instinct d’un animal qui préfère les sentiers invisibles.
Je vis dans cette société comme un animal sauvage vit près des villages : assez proche pour voir les lumières, assez loin loin pour garder mon instinct.
Chaque rendez-vous me fait réaliser à quel point je ne comprends pas les codes.
Imaginez-vous, être assis depuis toujours dans une classe où l’on parle une langue que vous ne connaissez pas. Il y a une fatigue particulière à vivre dans un monde dont on doit apprendre chaque jour ses règles implicites.
Le constat est sans appel : je suis bien d’une autre espèce.
Je ne suis pas perdue parmi les hommes ; je suis une femme singulière des grands espaces, qui apprend à marcher sur les chemins étroits de la civilisation sans oublier l’horizon qui l’appelle. Il y a des moments où je voudrais simplement être au monde sans réfléchir à la manière d’y être.
Les autres semblent habiter naturellement la maison du monde alors que moi, j’y entre tel un animal qui n’est jamais sûr d’être au bon endroit.
Sous mon costume social, il y a une intensité que peu voient : les couleurs saturées et trop vives, les bruits trop précis et venant de partout, les émotions qui arrivent sans filtre, sans protection, sans sommation. Le monde ne me parvient pas adouci ; il me traverse tout entier.
Et lorsque je rentre enfin dans le silence familier, dans mon univers protégé, lorsque la scène s’éteint et que les voix s’éloignent, je retrouve cette vérité tranquille, sereine et apaisante : j’ai tenté pourtant d’apprendre la langue des autres.
Le plus difficile ce n’est pas d’être différente, mais c’est de devoir chaque jour traduire cette différence dans une langue que le monde comprend.
J’ai passé cinquante ans de ma vie a essayer de parler la langue du monde ; aujourd’hui j’écris pour qu’on apprenne, ne serait-ce qu’un peu, la mienne.
Je tends une phrase comme on tend la main. J’ai fait plus qu’il ne faut d’efforts pour tenter d’apprendre votre langue. Je résiste, je milite, je me bats pour qu’un jour, peut-être vous fassiez le chemin inverse.
Mes phrases sont des invitations : si vous les lisez, peut-être entendrez-vous la musique d’une langue que j’ai longtemps été seule à parler.