Commission sur l’audiovisuel public, des auditions qui virent au règlement de comptes et à la mauvaise farce
Dès les premières minutes, le ton est donné : ce n’est pas une commission d’enquête, c’est une scène. Une scène tendue, mal tenue, où chacun joue son rôle sans vraiment écouter l’autre. On ne cherche pas à comprendre, on cherche à coincer. On ne construit pas une démonstration, on empile des soupçons. Et très vite, ce qui devrait être un moment sérieux de démocratie bascule dans quelque chose de plus trouble, presque gênant : une mécanique d’accusation qui tourne à vide.
La suite, vous la connaissez, elle ne relève plus du débat, mais d’un dispositif bancal où le président et le rapporteur semblent moins guidés par une exigence républicaine que par une forme d’excitation maladroite. Deux lignes, deux styles, aucune cohérence. On dirait deux collégiens qui veulent chacun exister à tout prix, quitte à saboter l’ensemble. Dans une commission d’enquête, ce flottement n’est pas un détail, c’est une faute grave.
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Le malaise commence au sommet. Entre le président et le rapporteur, on ne voit ni ligne claire, ni méthode commune, ni hauteur institutionnelle. On voit surtout deux tempéraments qui se concurrencent, s’interrompent, se jaugeaient déjà de travers avant même que les témoins aient fini leur première phrase. Une commission d’enquête n’est pas une cour de récréation pour ambitieux pressés. Elle devrait être un lieu de précision, de contradiction loyale, d’écoute et de démonstration. Or ce qui frappe ici, c’est l’impression inverse : celle d’un dispositif qui confond autorité et agitation, contrôle parlementaire et petit théâtre nerveux.
Le deuxième problème est plus grave encore, parce qu’il touche au fond même de l’exercice démocratique. On pose aux personnes auditionnées des questions interminables, souvent saturées de sous-entendus, d’approximations ou de contre-vérités, puis on exige d’elles des réponses brèves, immédiatement recadrées, parfois avant même d’avoir commencé à être développées. Ce n’est plus du contradictoire : c’est une mise en scène. On feint d’ouvrir un espace de clarification, alors qu’on organise en réalité un étranglement du raisonnement. Une enquête républicaine digne de ce nom cherche à faire émerger la vérité. Ici, trop souvent, on a le sentiment qu’il s’agit seulement de faire entrer les faits de force dans une conclusion déjà rédigée.
L’audition de Nagui a cristallisé ce malaise. Le 1er avril 2026, l’animateur-producteur a dénoncé avec virulence les accusations portées contre lui par Charles Alloncle, l’accusant de l’avoir « jeté en pâture » et d’avoir alimenté un climat mettant sa famille en danger. Le cœur de la séquence portait notamment sur la confusion entretenue entre le chiffre d’affaires versé à Mediawan et la rémunération réellement perçue par Nagui lui-même — confusion qu’il a précisément contestée pendant une audition tendue de plusieurs heures. Même Xavier Niel, auditionné le lendemain, a accusé le rapporteur d’avoir transformé la commission en « cirque ». Quand ceux qui comparaissent devant une commission d’enquête en viennent à dénoncer moins la sévérité des questions que leur déformation, c’est que l’outil parlementaire est en train de se retourner contre lui-même.
Le troisième problème, c’est l’interruption permanente. On laisse croire au téléspectateur qu’une réponse va enfin se construire, se nuancer, produire du sens, puis le président ou le rapporteur coupe, relance, tronque, dévie, surjoue l’indignation ou la fausse incompréhension. Résultat : les réponses deviennent moins lisibles, les enjeux moins clairs, et la commission elle-même perd ce qu’elle était censée produire, à savoir de l’intelligence publique. On n’apprend presque plus rien ; on assiste à un rapport de force. Et quand la forme détruit à ce point le fond, ce n’est plus la démocratie qui travaille, c’est la communication qui parasite.
Il faut d’ailleurs regarder les choses en face : beaucoup ont eu le sentiment que le rapporteur ne cherchait pas à comprendre, mais à confirmer. La posture consistant à faire semblant de ne pas saisir des distinctions élémentaires, entre une société de production, un groupe actionnarial, un chiffre d’affaires, une marge, une rémunération, n’a rien d’impressionnant. Elle n’est ni redoutable ni brillante. Elle est pauvre. Une commission d’enquête n’est pas crédible quand elle donne le sentiment que ses conclusions préexistent aux auditions. Or c’est exactement l’impression qui s’est installée au fil des séances : non pas celle d’un travail en construction, mais d’un scénario déjà verrouillé. LCP relevait début mars que le rapporteur devait remettre ses conclusions à la fin avril ; dans ce contexte, la question n’est plus de savoir si le rapport sera sévère, mais s’il pourra encore prétendre avoir été honnêtement nourri par les auditions.
Et c’est bien là que réside le scandale politique de cette séquence. Le sujet, lui, est immense. Le service public de l’information, son financement, son indépendance, ses biais éventuels, ses rigidités, ses coûts, ses missions : tout cela mérite un débat adulte, documenté, contradictoire, exigeant. Personne de sérieux ne peut soutenir que l’audiovisuel public devrait échapper à la critique ou à l’évaluation. Mais encore faut-il que ceux qui enquêtent se montrent à la hauteur de la mission. Or ce que cette commission donne trop souvent à voir, ce n’est pas la République au travail. C’est une mécanique d’humiliation, un goût du coup d’éclat, une confusion entre contrôle et règlement de comptes.
Dans cette ambiance, ceux qui ont comparu en gardant leur calme, leur ironie, leur précision ou leur solidité ont fait apparaître, par contraste, la faiblesse du dispositif. Nagui a tenu. Xavier Niel a contre-attaqué. Delphine Ernotte, déjà auditionnée en décembre 2025 par cette même commission, avait elle aussi dû défendre l’idée d’un audiovisuel public ni d’État ni militant. Même ceux qui ne partagent pas toutes leurs positions peuvent reconnaître ceci : face à une machine d’audition souvent brouillonne, plusieurs auditionnés ont paru bien plus cohérents que ceux chargés de les entendre.
Au bout du compte, le plus inquiétant n’est même pas la brutalité de certaines questions. En démocratie, des questions dures sont légitimes. Non, le plus inquiétant, c’est la médiocrité de la méthode. Une commission d’enquête devrait grandir le Parlement ; celle-ci l’abîme. Elle aurait pu être un moment utile sur l’avenir de l’audiovisuel public. Elle ressemble de plus en plus à une parodie d’instruction, menée par des responsables qui se rêvent procureurs sans en avoir ni la discipline, ni la rigueur, ni l’équité.
Et le travail parlementaire, lui, n’en sortira pas grandi. Il en sortira rabaissé.
