L’étrangère du second degré

L'étrangère du second degré

Le psychiatre m’interroge : Avez-vous du mal à comprendre les sous-entendus, l’ironie, le second degré ?

Je ne comprends rien à l’humour. Je comprends autre-chose, autrement. Je ne ris pas de la blague, mais davantage du fait de ne pas la comprendre. C’est l’absurde ou le comique de situation qui va me faire rire. Dans ma tête, le second degré est pris au premier. Je traite les phrases de manière littérale. Parfois je suppose que l’on se moque de moi alors que c’est une blague. Je n’y comprends rien.

Encore un jeu de société dont je n’ai pas le mode d’emploi. Il y a des blagues, qui même longtemps après et avec toutes les explications de sens, demeurent mystérieuses. Je ne vois pas du tout ce qu’il y a de drôle. En revanche, je peux rire et apparement de manière très lourde, voire inappropriée de mes propres blagues. Il m’arrive fréquemment d’avoir des fous-rires de mes propres blagues, mais mon rire ne semble pas partagé. Je ne vois pas l’intérêt non plus de faire certaines blagues. Cependant j’aime les jeux de mots, la finesse d’esprit, et l’intelligence de ceux-ci.

Dans mon univers, mon cerveau traite différemment le langage, les intentions sociales et le contexte. Cela créer de la confusion. Comprendre une blague me demande de deviner l’intention de la personne. Je n’arrive pas à détecter si c’est affectueux, moqueur ou agressif. Cela fait intervenir ce qu’on appelle la théorie de l’esprit, un concept en psychologie qui correspond à la capacité de deviner ce que pensent ou veulent les autres.

Dans mon bilan neuropsychologique ma plus mauvaise note et de très loin c’est en théorie de l’esprit. En résumé, je ne comprends rien au langage du monde. Je vies dans un pays étranger, sans voyager et sans en comprendre ni la langue ni les codes. Je suis en terre étrangère, et mon quotidien est digne des plus grands artistes surréalistes. Je ne parle pas votre langue et vous ne comprenez pas la mienne. Ma lecture des intentions n’est pas automatique, elle est parfois tout simplement impossible.

Je dois analyser consciemment et calmement la situation. Une blague chez moi peut- être interprétée comme une critique réelle, une attaque personnelle ou pire une humiliation. Si c’est drôle pour vous, sachez que cela peut être ressenti de manière tragique pour moi.

L’humour social est très contextuel. Il dépend énormément de la relation entre les personnes, du ton de la voix, de l’expression du visage, du moment. Là encore, le bilan démontre que mon cerveau ne détecte pas les différentes expressions faciales.

C’est terrifiant. Je ne sais pas lire sur un visage l’expression de la peur, du rire, de la joie ou de la tristesse. Je ne le fais pas exprès, je suis née ainsi. Comment grandir avec cette faille, cette différence invisible dans une société ? Comment être serein dans un monde qui pense, ressens et parle autrement que vous ? Imaginez toutes les confusions, les incompréhensions, les indélicatesses, les blessures involontaires que cela provoque entre nous ?

Une blague, c’est une blague, simple, basique n’est-ce pas ? Moi, je ne le sais pas. J’ai peur de mal comprendre, j’en ai presque honte, je me sens décalée, en dehors, éjectée de votre jeu malgré vous et malgré moi.

Je pense souvent que la blague est contre moi, surtout quand l’intention est ambiguë. Mon cerveau choisit l’interprétation la plus logique ou la plus sûre. Donc, si quelqu’un se moque, ou fait une blague sarcastique j’en conclut qu’il se moque vraiment de moi. Ce n’est ni de la susceptibilité, ni de la paranoïa, c’est une stratégie pour éviter l’erreur sociale.

Dans beaucoup de groupes sociaux, l’humour sert à créer du lien, tester les limites, ou exprimer des émotions de manière indirecte. Vous pouvez me penser froide, susceptible ou étrange simplement parce que je ne comprends pas la blague, parce que je la prends de manière littérale, parce que je ne sais pas quand rire, alors qu’en réalité mon cerveau traite simplement les interactions différemment.

J’ose croire que j’ai de l’humour mais il est plus absurde, plus logique ou basé simplement sur des jeux de mots et des systèmes. Je n’ai pas une absence d’humour mais mon style d’humour est différent.