Cloud souverain, l’État français accélère sa révolution numérique et tourne le dos aux géants étrangers
À bas bruit, mais avec une détermination désormais assumée, l’État français est en train d’opérer un virage stratégique majeur : reprendre le contrôle de ses données, de ses infrastructures numériques et, à terme, de sa souveraineté technologique. Derrière le jargon administratif et les annonces feutrées, une réalité s’impose : le cloud est devenu un champ de bataille politique, économique et industriel. Et la France a décidé de ne plus être spectatrice.
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Depuis 2021, la doctrine dite du « Cloud au centre » impose une règle simple mais structurante : tout nouveau projet numérique public doit passer par le cloud. Objectif affiché : moderniser l’État, réduire la dette technique accumulée pendant des décennies et rendre les services publics plus efficaces. Trois ans plus tard, les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, 84 millions d’euros de commandes ont été passés sur le marché interministériel du cloud, soit une hausse spectaculaire de 62 % en un an. Une croissance qui n’a rien d’anecdotique : elle traduit une adoption massive, presque industrielle, avec 847 projets actifs, l’équivalent de deux nouveaux projets par jour.
Mais l’enjeu dépasse largement la simple modernisation administrative. Ce qui se joue ici, c’est une reprise de contrôle. Aujourd’hui, des services critiques de l’État, le système d’information du SAMU, le Géoportail de l’IGN ou encore les inscriptions sur les listes électorales, sont désormais hébergés sur des infrastructures cloud françaises. Et demain, ce sera la plateforme des données de santé qui basculera vers un cloud dit « de confiance ». Autrement dit : des données sensibles, stratégiques, parfois vitales, qui quittent progressivement des environnements dépendants de technologies étrangères.
Le signal le plus fort est ailleurs : en 2025, 99 % des projets de l’État ont été orientés vers des fournisseurs européens. Ce chiffre, presque politique, marque une rupture. Pendant des années, les géants américains, Amazon, Microsoft, Google, ont dominé sans partage le marché du cloud. Désormais, la France tente de rééquilibrer les forces en favorisant ses propres acteurs ou, du moins, des solutions maîtrisées sur le territoire européen.
Ce mouvement s’appuie sur un outil clé : la certification SecNumCloud, véritable label de sécurité délivré par l’ANSSI. Elle garantit que les données sont protégées selon des standards stricts, notamment face aux législations extraterritoriales comme le Cloud Act américain. Et les acteurs se bousculent pour l’obtenir. La récente qualification de l’offre S3NS, issue d’un partenariat entre Thalès et Google — illustre bien cette stratégie hybride : tirer parti de la puissance technologique des hyperscalers tout en gardant un contrôle souverain.
Dans son sillage, d’autres noms avancent leurs pions : OVHcloud, Scaleway, Bleu, NumSpot… Une véritable filière européenne du cloud est en train de se structurer, portée par la commande publique. Et ce n’est pas un hasard. L’État joue ici un rôle de catalyseur industriel, en orientant ses investissements pour faire émerger des alternatives crédibles face aux mastodontes internationaux.
Autre évolution majeure : l’irruption de l’intelligence artificielle dans cette stratégie. Le cloud public interministériel s’ouvre désormais à des offres d’IA souveraine, notamment avec les modèles de Mistral AI déployés sur des infrastructures sécurisées. Là encore, l’objectif est clair : éviter que les données publiques ne nourrissent des modèles étrangers, et construire une capacité européenne autonome.
Car au fond, le cloud n’est plus une question technique. C’est un enjeu de puissance. Qui contrôle les données contrôle les usages, l’innovation, et à terme une part de la décision politique. Les responsables publics l’ont compris, et le disent désormais sans détour. Pour Anne Le Hénanff, la souveraineté numérique « ne se décrète pas », elle se construit. Quant à David Amiel, il parle d’une « réussite industrielle et stratégique française ».
Reste à savoir si cette ambition tiendra dans la durée. Car le défi est immense : rivaliser avec des acteurs américains qui investissent des dizaines de milliards par an, tout en maintenant des exigences de sécurité élevées et des coûts compétitifs. La prochaine étape annoncée, mutualiser les infrastructures entre ministères, migrer les systèmes les plus sensibles et accélérer sur l’IA , sera un test grandeur nature.
Une chose est sûre : la France a enclenché un mouvement profond. Et cette fois, elle semble décidée à ne plus dépendre entièrement des autres pour faire tourner son propre État.
