A la recherche de mon ombre (ma neuropsychologue)
(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art ou d’ailleurs, morts ou bien vifs.)
Je me réveille d’une sieste profonde chaude rose-bonbon-fuschia. Mais soudain, la réalité me semble terrifiante. L’espace et le temps sont illisibles, comme en dehors de moi. Mon corps ne sait plus se lever, il tente un mouvement hors du tissu douillet orange-caramel.
Je sens ma carcasse réclamer une hibernation lente. La colère monte en moi, celle d’avoir des perceptions que le monde ne perçoit pas. Je prends une douche glacée, une cascade d’eau pour me recadrer. Elle me griffe, me transperce le corps, me giffle violemment, me fracasse.
C’est un shoot de dopamine obtenu par un claquement de doigts et une force animale mentale. Qui fait ça ?? Je suis une résistante. Je vais détruire ce silence et ce doux sourire visibles et vous crier mon monde invisible. Je suis une femme iceberg. La partie immergée est bien plus épaisse, plus intense, plus effroyable, plus riche que celle que vous pensez. Les iceberg ont le pouvoir de faire couler des bateaux insubmersibles vous savez ?
Mon monde de couleurs et d’images, c’est mon langage. Le braille artistique d’une neuro atypique. L’urgence en dessin d’un silence qui ne cesse de gronder, brûler, hurler. Mes dessins m’attendent comme attendent les enfants le retour de leur maman.
Le ciel est blanc-laiteux, vaporeux. Je prends une boisson blanche. Je me sens blanche-grise, argenté. À l’intérieur de moi, du coton protège les parois de mes entrailles. Je déroule mes fils de couleurs comme je déroule le fil de ma vie. Mes feutres s’usent au rythme du requiem de Mozart. Une seule note et c’est tout un monde qui se déroule dans ma tête et sous mes yeux.
Mes feutres, je les utilisent comme des aiguilles. Je trace des lignes telles des points de suture symboliques sur les plaies de ma vie. Je dépose des couleurs sur la feuille comme je pourrais déposer des fleurs de couleurs sur une tombe. La société ne voit pas ce que je suis. Elle ne ressent pas ce que je ressens, ne voit pas ce que je vois, n’entend pas ce que j’entends. Elle m’a enterré vivante ! Hey ! Ouvrez ce cercueil !!! Vous ne m’entendez pas ??!!
Des lignes roses et des fils verts jonchent mes dessins. Des ponts suspendus imaginaires. Raccrocher ce qui est éparpillé. La solitude est mon ombre quotidienne. Il semble que je sois l’unique exploratrice dans ce décalage invisible sous vos yeux. Je marche au dessus du vide, en dehors de moi. En bas, le monde que je ne comprends pas. J’avance avec mes tripes en posant des couleurs pour enfants au dessus d’un monde peuplé d’adultes dont je ne comprends pas le langage.
La neuropsychologue me regarde fixement, elle semble presque désolée, mal à l’aise, ne sachant pas trop comment me dire les choses.
Oui Madame, votre bilan neuropsychologique confirme que le fonctionnement de votre cerveau est différent de la majorité des gens. Vous êtes ce qu’on appelle une femme neuroatypique.
Cela ne signifie pas que vous êtes malade, ou handicapée. Vous percevez différemment le monde. Vous traitez différemment l’information et vous avez aussi des forces particulières.
J’entends les cloches de l’église sonner dans ma tête. Arrêt sur image. Plus de son, plus d’images, plus de sensations.
