Le dernier message laissé au monde par Karl Lagerfeld

Le dernier message laissé au monde par Karl Lagerfeld

Garder le rythme, la régularité, la discipline, croire en soi, en ce que je fais, croire en mon investissement, mon intégrité, ne rien lâcher, ne rien abandonner. Se donner au combat de l’incertitude, un « contre soi » envers tous. Finaliser, enchaîner, poursuivre, jouer avec les lignes, les traits et les couleurs. Proposer des formes, des contre formes, alterner, dévier, changer, tourner, changer de sens, l’épaisseur des tracés, la structure, l’ossature, rebondir, arrondir. Mettre du rose, du rouge, mettre des couleurs. Tracer des lignes, des trajectoires, des inter-lignes, des sur-lignes.

💡 Vous aimez cet article ?
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.

Je place mes couleurs comme des pions sur un jeu. Je pose, je prends du recul, j’observe, je laisse, j’attends, je comprends. Je choisis une couleur en fonction de mon analyse. Chaque teinte posée peut remettre l’équilibre du dessin global en danger. C’est fragile, subtile, en mouvement permanent à l’inverse de ma vie qui n’est qu’une succession de rituels rigides. Mon cadre de vie structure ma boulimie créative.

Une couleur peut redessiner une forme qui peut redessiner un tout. Elle peut la re-sculpter en la transformant ou en la dénaturant. Elle peut aussi la malmener. On a pas le même look global ni la même mise en valeur morphologique si l’on porte des baskets à ses pieds, des bottes ou des talons aiguilles. Il en est de même avec la couleur, elle redessine le paysage graphique d’un dessin. c’est comme pour un style vestimentaire, elle donne le ton, elle donne un style, une identité, elle donne bien plus qu’un trait.

Un homme, un personnage, une figure presque romanesque s’approche de moi élégamment. Son pas est sûr, ses bottes sonnent sur le sol. C’est une fine silhouette noire portant des lunettes de soleil et une queue- de cheval- blanche.

C’est dans un détail que se construit l’unique, Juliette. Le détail n’est jamais dû au hasard. Il n‘existe que grâce à un foisonnement de recherches. Il n’y a pas de magie, il n’y a que le travail, la discipline, la pratique quotidienne. On a jamais vu un danseur devenir une étoile sans travail. Me dis tel un maître du regard, Karl Lagerfeld.

Moi : C’est en créant, en expérimentant, qu’on entraîne notre regard à déceler ce détail, n’est-ce pas ? En observant le monde. Faire de notre curiosité visuelle une bibliothèque interne.

Karl : J’ai toujours eu cette obsession du regard, du détail. J’ai travaillé sans relâche Juliette. Le talent sans travail ne se développe pas. Il faut pratiquer, dessiner chaque jour. Et puis au détour d’une ligne, d’une couleur posée surgit soudain un trésor inestimable. Sans exercer ce regard, sans pratique, sans culture artistique alors tu ne verras rien, ce sera tragiquement invisible.

Moi : Avoir une curiosité permanente, écrire, penser, produire, tenter, être dans l’agir et non dans l’attente. c’est ce qui rend notre esprit libre.

Karl Lagerfeld : Oui !, il faut ressentir le monde, l’analyser. Etre sans cesse le voyageur de l’ici et le créateur du maintenant, métamorphosant ce regard en oeuvre de demain.

Moi : Être visionnaire. Se nourrir du passé, digérer le présent et créer le futur.

Karl Lagerfeld : Transformer notre vie en oeuvre Juliette, c’est tout ce qui restera après nous.

Il ouvre son éventail délicatement. Je perçois de la buée derrière ses lunettes. Il me prends les mains, je sens qu’il tremble. Il décide de mettre le temps en suspends dans un silence chargé de pensé puis disparaît.

le 11/03/2026
Impression