Je déteste cuisiner. Pourquoi notre société juge encore ceux qui n’aiment pas ça ?
Il existe aujourd’hui une étrange injonction sociale : aimer cuisiner serait une preuve de maturité, de sensibilité, d’équilibre, presque de moralité. Celui qui ne cuisine pas serait suspect. Un peu paresseux. Un peu infantile. Un peu décadent. Comme s’il manquait quelque chose à son humanité. Pourtant, une vérité très simple reste rarement dite : beaucoup de gens détestent cuisiner. Et ils ont parfaitement le droit.
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Dans l’imaginaire contemporain, la cuisine est devenue une valeur morale. Les émissions culinaires prolifèrent, les réseaux sociaux débordent de recettes, les amis se jugent à la qualité de leurs brunchs maison. La figure du “bon vivant” est souvent celle de quelqu’un qui cuisine. Et si vous avouez tranquillement que vous n’aimez pas ça, le regard change immédiatement. On vous explique que vous devriez essayer, que c’est relaxant, que c’est créatif, que “ça viendra”. Comme si votre refus était une anomalie à corriger.
Mais la réalité est beaucoup plus simple : certaines personnes n’aiment pas cuisiner. Pas par incapacité. Pas par ignorance. Par désintérêt total.
Pour beaucoup, la cuisine n’est pas un plaisir mais une corvée répétitive : penser aux courses, préparer, découper, surveiller, nettoyer. Une heure de travail pour dix minutes de repas. Certains adorent cette ritualisation du quotidien. D’autres la vivent comme une perte de temps absolue. Et il n’y a rien de pathologique à cela.
On ne demande pas à tout le monde d’aimer bricoler, jardiner, faire de la poterie ou monter des meubles. Pourtant, pour la cuisine, la pression sociale reste forte. On associe encore le fait de cuisiner à une forme de vertu domestique. Pendant longtemps, cela a été imposé aux femmes ; aujourd’hui l’injonction est devenue “égalitaire”, mais elle reste tout aussi normative. Les hommes doivent s’y mettre, les femmes doivent continuer, et tout le monde est supposé y trouver du plaisir.
Or l’époque offre justement une alternative. Nous vivons dans des sociétés où l’on peut parfaitement vivre sans cuisiner : restaurants, plats préparés, traiteurs, livraisons, cantines, boulangeries, marchés. La spécialisation du travail existe partout… sauf étrangement dans la cuisine domestique, où chacun est supposé être à la fois cuisinier, nutritionniste et logisticien.
Dire “je n’aime pas cuisiner” devrait être aussi banal que dire “je n’aime pas conduire” ou “je n’aime pas jardiner”. C’est simplement reconnaître que le temps est limité et que chacun choisit ce qui mérite son énergie. Certains passent trois heures derrière les fourneaux avec bonheur. D’autres préfèrent lire, écrire, marcher, travailler, créer, aimer, ou simplement ne rien faire.
Il n’y a aucune raison de culpabiliser
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Le vrai problème n’est pas de ne pas cuisiner. Le vrai problème est cette petite police invisible du quotidien qui décide ce qu’une personne “normale” devrait aimer faire. Comme si la vie devait suivre un manuel domestique universel.
Alors autant le dire franchement : oui, certaines personnes détestent cuisiner. Cela les ennuie, cela les fatigue, cela ne les intéresse pas et elles n’ont aucune envie d’apprendre. Et devinez quoi ? Leur vie peut être parfaitement équilibrée, intéressante et heureuse malgré cela.
La liberté commence aussi par là : choisir ce qu’on refuse de faire.
