Prince Andrew et l’affaire Epstein, ce que l’on sait vraiment
L’histoire de Prince Andrew, devenu officiellement Andrew Mountbatten-Windsor après la perte de ses titres, est celle d’une chute presque sans équivalent dans une monarchie moderne : fils de reine, militaire décoré, figure de la jet-set… puis ami d’un prédateur sexuel, accusé d’agressions, banni de la famille royale, aujourd’hui arrêté pour soupçons de « misconduct in public office » dans le sillage du scandale Epstein. Tout ce qui suit repose sur des éléments publics et documentés ; nombre de faits restent à l’état d’accusations qu’Andrew conteste, et il n’a, à ce jour, jamais été condamné pour des infractions sexuelles.
Au cœur du dossier, il y a son amitié étroite avec le financier américain Jeffrey Epstein, condamné en 2008 pour délits sexuels et mort en prison en 2019. Andrew dit avoir été présenté à Epstein à la fin des années 1990 par Ghislaine Maxwell, mondaine britannique et bras droit du magnat. On sait qu’il a séjourné chez Epstein à plusieurs reprises, notamment dans sa propriété de Manhattan et sur son île privée aux Caraïbes ; en 2010, alors qu’Epstein est déjà un délinquant sexuel enregistré, des photos les montrent se promenant ensemble dans Central Park à New York, ce qui déclenche un flot de critiques au Royaume-Uni et nourrit l’idée d’une relation beaucoup plus profonde que la simple « connaissance ». Andrew est aussi éclaboussé quand son ex-épouse Sarah Ferguson reconnaît qu’Epstein a payé une partie de ses dettes, environ 15 000 livres.
Les accusations d’abus sexuels émergent vraiment au grand jour en 2014, lorsqu’une plainte déposée en Floride cite pour la première fois le nom du prince : une jeune femme, Virginia Giuffre, affirme avoir été victime de traite sexuelle par Epstein et Ghislaine Maxwell, et soutient avoir été contrainte, à 17 ans, d’avoir des relations avec Andrew à trois reprises : à Londres, à New York et sur l’île d’Epstein dans les Îles Vierges américaines. Elle se dit terrorisée, convaincue qu’Epstein « pouvait la faire disparaître ». Une photo devenue iconique la montre, adolescente, souriante, dans une maison de Maxwell à Londres, Andrew le bras autour de la taille, Maxwell en arrière-plan. Les proches du prince suggèrent depuis des années que ce cliché pourrait être manipulé ; Giuffre affirme au contraire sa véracité. Andrew, lui, nie catégoriquement avoir eu des relations sexuelles avec elle et parlera plus tard d’« absence totale de souvenir » de l’avoir rencontrée.
Le tournant médiatique, c’est l’interview accordée en novembre 2019 à l’émission Newsnight de la BBC, menée par la journaliste Emily Maitlis. Dans ce face-à-face de 58 minutes, enregistré à Buckingham Palace, Andrew tente de s’expliquer. Il affirme qu’il ne regrette pas d’avoir connu Epstein, expliquant que « les opportunités et les rencontres » obtenues grâce à lui ont été « très utiles ». Il répète qu’il n’a « aucun souvenir » d’avoir rencontré Virginia Giuffre et conteste l’un des épisodes centraux : la fameuse soirée de mars 2001 à Londres où Giuffre affirme avoir dansé avec lui en boîte avant qu’il ne l’emmène chez Maxwell pour la forcer à avoir des relations. Il oppose un alibi resté célèbre : ce soir-là, dit-il, il emmenait sa fille à PizzaExpress à Woking, avant de rentrer à la maison, un événement « tellement inhabituel » qu’il est sûr de s’en rappeler. Il revendique même, pour expliquer un détail du récit de Giuffre, qu’il ne pouvait pas transpirer à l’époque en raison d’un problème médical. L’interview, censée l’absoudre, provoque un effet inverse : la presse et l’opinion la jugent catastrophique, déconnectée, dénuée d’empathie pour les victimes d’Epstein. Sous la pression, Andrew annonce quelques jours plus tard se mettre en retrait de la vie publique « pour un avenir prévisible ».
Sur le plan judiciaire, l’étape décisive est la plainte civile déposée par Virginia Giuffre en août 2021 devant un tribunal fédéral de New York. Elle l’accuse de l’avoir agressée sexuellement à trois reprises lorsqu’elle était mineure selon le droit américain d’alors, dans le cadre du réseau de trafic d’Epstein. Andrew, via ses avocats, conteste et « nie sans équivoque » les accusations. Sa défense tente plusieurs approches : faire valoir un accord secret de 2009 entre Epstein et Giuffre censé protéger des « tiers » ; plaider que Giuffre ne réside pas aux États-Unis ; ou encore invoquer l’âge de consentement à New York. Le juge rejette ces arguments, et le dossier est en passe d’aller vers un procès potentiellement explosif, avec auditions sous serment. En février 2022, coup de théâtre : les deux parties annoncent un accord amiable. Andrew s’engage à verser une somme substantielle (la presse britannique évoque jusqu’à 12 millions de livres) et à faire un don à l’association de Giuffre, tout en réaffirmant dans le texte du compromis qu’il ne reconnaît aucune responsabilité pénale et « regrette » son association avec Epstein. Les modalités exactes de la transaction restent confidentielles, mais plusieurs sources indiquent que la famille royale aurait contribué à financer le règlement.
Politiquement et symboliquement, les conséquences sont lourdes. Dès 2011, au fil des révélations sur Epstein, Andrew perd son rôle d’émissaire spécial pour le commerce britannique. Après l’interview de 2019, il se retire de la vie publique ; en janvier 2022, en pleine tempête médiatique, le palais annonce qu’il est déchu de ses titres militaires honorifiques et de ses patronages officiels et qu’il n’utilisera plus son prédicat d’« Altesse royale » dans la vie publique. En octobre 2025, nouvelle étape : sur fond de documents judiciaires et de révélations supplémentaires sur son entourage, le roi King Charles III lui retire ses derniers honneurs, son titre de duc d’York et même son titre princier, le poussant à quitter sa résidence de Windsor pour un logement plus discret sur le domaine de Sandringham. Andrew reste dans l’ordre de succession au trône, mais réduit à un statut quasi privé, isolé et sans rôle officiel.
Le 19 février 2026 marque un basculement inédit : Andrew est arrêté par la police britannique, à Wood Farm sur le domaine de Sandringham, pour suspicion de « misconduct in public office » – une infraction qui vise des abus commis dans l’exercice de fonctions publiques. Selon plusieurs médias, l’enquête cherche à savoir s’il a partagé avec Epstein des informations gouvernementales sensibles lorsqu’il exerçait des fonctions de représentant spécial du Royaume-Uni pour le commerce international, notamment autour de 2010. Des perquisitions sont menées dans ses anciennes résidences, à Norfolk et dans le Berkshire. Il est placé en garde à vue et interrogé sous avertissement, tandis que les enquêteurs examinent un vaste corpus de documents, y compris des millions de pages issues des dossiers Epstein récemment déclassifiés. Pour l’instant, aucune inculpation formelle n’est annoncée : la police peut décider de le mettre en examen, de le relâcher sous caution, ou de ne pas donner suite. Le palais de Buckingham publie un communiqué laconique rappelant que « nul n’est au-dessus des lois » et que le roi soutient « pleinement » le travail de la justice. Des proches de Virginia Giuffre saluent publiquement l’arrestation comme un signe que le statut social ne protège plus automatiquement des conséquences d’une enquête pénale. Andrew, par l’intermédiaire de ses représentants, continue de nier toute malversation et se dit prêt à se défendre.
Ce que l’on sait, donc, est déjà accablant sur le plan moral et politique : une amitié assumée avec un prédateur condamné, maintenue au-delà de toute prudence ; des accusations graves de la part de plusieurs femmes, dont une a conduit à un accord civil coûteux ; une interview publique où Andrew apparaît coupé du réel et englué dans ses propres contradictions ; une déchéance progressive au sein de la famille royale jusqu’à la perte de ses titres ; et désormais une arrestation qui ouvre la possibilité, pour la première fois, de poursuites pénales liées non pas aux agressions sexuelles présumées, mais à un éventuel abus de fonctions au profit d’Epstein. Ce que l’on ignore, en revanche, reste crucial : le contenu exact des échanges entre Andrew et Epstein, le degré de connaissance qu’avait le prince du système de trafic et d’abus mis en place autour du financier, l’ampleur réelle de son rôle, et l’issue de l’enquête en cours.
Sur le plan du droit, Andrew bénéficie de la présomption d’innocence ; sur le plan de l’image, sa réputation est déjà brisée. L’affaire, elle, continue d’agir comme un révélateur brutal des zones grises entre pouvoir, argent, impunité et exploitation sexuelle des plus vulnérables.