Une drôle d’explosion à ma salle de Sport à cause de Jean Tinguely
(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)
J’entre dans un espace ou peu de femmes se trouvent. C’est un peu feutré. C’est orange, gris, noir, la lumière est blafarde, artificielle. Je suis dans l’entre de la sculpture du corps. Un corps à corps avec la fonte, un face à face avec soi-même, pour soi-même, une sorte de préparation à ma guerre extérieure. Une bataille symbolique. Tout a du sens pour moi, j’intellectualise tous mes actes.
Aller à la salle ce n’est pas « juste faire du sport » et mon obsession n’est pas esthétique, c’est une discipline intérieure. Je travaille mon corps afin qu’il devienne solide. J’ai besoin de me façonner une armure pour me protéger de ce monde. Je soulève de la ferraille, de la fonte. Je répète les mêmes gestes. Soulever, répéter, progresser c’est concret, mesurable, ça m’apaise, me rassure. C’est mon hygiène psychique. J’aime la lenteur de cette discipline. Je créer mon corps comme je créer une oeuvre. Jour après jour, sans tricher. Il faut du temps pour créer du muscle, il faut du temps pour créer une oeuvre.
Le bruit de la ferraille me tape dans les oreilles, l’odeur de la testostérone ambiante me pique le nez, les visages grimacent de douleur, les peaux sont rouges-blanches parfois vertes-jaunes, des gouttes d’eau coulent sur ces épidermes suintants. Je vois des dessins à l’eau sur les textiles, je sens les rythmes cardiaques autour, je sens les souffles saccadés. Soudain de la fumée au fond de la salle, une sorte d’explosion.
Tiensssss !!!! regarde Juliette ! essaie cette machine s’il te plaît, je viens d’y ajouter un moteur !
Me lance Jean Tinguely surexcité de sa dernière trouvaille.
Je rie de le trouver ici.
Moi : Tu n’as pas pu t’empêcher de venir détourner une de ces machines Jean ! Mais qu’as tu fait sur celle du hip-trust ??! Tu vas te faire virer définitivement de la salle tu sais avec tes idées de sculptures en mouvement !
Jean Tinguely : La fontaine Stravinsky devenait un peu trop limitée pour mes expériences, je t’avoue.
Il sourit aussi et semble tel un enfant devant sa création.
Moi : Je te comprends. Mais, dis-moi la machine vibre ! grince, tourne aussi ! c’est complètement dingue !
Tinguely non sans fierté assumée : Ouiiii ! J’y ai ajouté des objets récupérés, des roues d’engrenages, un moteur et de la ferraille.
Moi : Ne me dis pas que celle-ci va aussi s’auto-détruire !
Jean Tinguely : Cette machine, chère amie, est désormais une sculpture. Elle va donc finir par s’emballer, fumer et exploser ! Ce n’est pas génial ??!!
Moi : C’est absurde Jean !
Jean Tinguely : Oui en quelque sorte et totalement incontrôlable ! comme le sont parfois les progrès technologiques ! Une machine ce n’est pas neutre. Juliette ! je t‘expose en direct, sous tes yeux, une nouvelle machine qui symbolise ce que tu ressens mais en volume : le chaos, l’absurde, le bruit du monde moderne que tu as tant de mal à supporter.
Moi : Jolie performance ! Malgré tout ce que les gens pensent, Jean, tes machines sont joyeuses, ludiques voir enfantines. Elles ne sont pas parfaites et c’est ce qui me plaît. Ça bouge, ça fait du bruit, ça surprend, ça inquiète aussi parfois. Entre le sérieux et l’absurde, entre le monde des enfants et celui des adultes.
Jean Tinguely : Mes machines animées ne sont que des sculptures en mouvement Juliette. Je détourne la technologie pour en révéler l’absurdité.
Moi : Moi ce que j’aime dans tes détournements c’est que tu fais de la mécanique industrielle une sorte de poésie grinçante. C’est étonnant et très malin. Tu as été un des premiers à nous montrer que le progrès technique n’est pas forcément synonyme d’harmonie.
La machine se met brutalement à fumer très fort… une main touche mon épaule, je me retourne. Un homme bodybuildé s’adresse à moi :
Tu as terminé avec cette machine ?
Jean me manque déjà.
Jean Tinguely (1925–1991) est un sculpteur suisse majeur du XXe siècle, célèbre pour ses machines animées faites de ferraille et de mécanismes grinçants.
Figure du Nouveau Réalisme, il a dynamité l’idée d’œuvre figée en créant des sculptures en mouvement, ironiques et parfois autodestructrices.
Son travail, à la fois poétique et provocateur, interroge la société industrielle et le culte de la technologie.