TSUNDOKU : LA FIÈVRE D’ACHETER DES LIVRES SANS LES LIRE
Le mot existe. Il vient du Japon : tsundoku. Il désigne l’habitude d’acheter des livres et de les laisser s’accumuler sans les lire. Ce n’est pas officiellement une maladie psychiatrique, mais c’est un comportement reconnu, répandu, presque assumé dans certains milieux cultivés. Une forme douce d’accumulation compulsive centrée sur l’objet-livre. Le terme apparaît à l’ère ère Meiji et mêle l’idée d’empiler (“tsunde oku”) à celle de lecture (“doku”). Autrement dit : empiler pour plus tard. Plus tard qui n’arrive jamais.
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On les voit partout, dans les appartements parisiens aux murs trop blancs, dans les maisons de province aux poutres rassurantes, sur Instagram, dans les interviews d’artistes, chez les bourgeois anxieux comme chez les étudiants fauchés : des piles, des colonnes, des étagères saturées, des livres partout. Empilés au sol, alignés par couleur, classés par maison d’édition, débordant des bibliothèques ou s’entassant dans des meubles chinés. Lire est une chose, accumuler en est une autre. Et il faut être honnête : chez certains, ce n’est plus de l’amour des textes, c’est une manie. Une façon de se rassurer, de se prouver quelque chose, parfois même de se fabriquer une identité à coups de dos cartonnés. Le livre, objet noble, devient talisman social. On ne les a pas tous lus, loin de là, mais on les possède. Ils forment une muraille symbolique : regardez comme je suis cultivé, regardez comme je pense, regardez comme je suis profond. La bibliothèque devient un autoportrait flatteur.
Il y a évidemment une dimension affective sincère. Les livres sont des compagnons silencieux. Ils incarnent des périodes de vie, des rencontres, des étés brûlants, des hivers de solitude. On garde un roman comme on garde une photo. Mais l’accumulation compulsive raconte autre chose : la peur de manquer. Manquer d’idées, manquer de sens, manquer de valeur. Alors on achète. On entasse. On promet qu’on lira “plus tard”. Le “plus tard” devient une fiction plus vaste que tous les romans réunis. Les librairies sont devenues des refuges émotionnels. On n’y cherche pas toujours un texte précis ; on y cherche une version améliorée de soi-même. Acheter un essai exigeant, c’est déjà se projeter en lecteur exigeant. Le livre devient projection, promesse, parfois mensonge doux.
Il y a aussi le fétichisme de l’objet. Le grain du papier, la typographie, la couverture mate, l’odeur de l’encre. Dans un monde saturé d’écrans, le livre rassure par sa matérialité. Il pèse. Il prend de la place. Il prouve qu’il existe. Accumuler des livres, c’est peut-être aussi résister à la dématérialisation générale. Mais résister ne veut pas dire s’encombrer. Une bibliothèque qui déborde peut finir par oppresser. Les piles deviennent reproche silencieux : “Tu ne m’as pas lu.” Chaque tranche non ouverte est une petite culpabilité verticale.
Soyons francs : collectionner des livres qu’on ne lira jamais ne rend pas plus intelligent. Ce qui transforme, ce n’est pas la possession, c’est la traversée. Lire peu mais lire vraiment a plus de valeur que posséder beaucoup et survoler tout. Il ne s’agit pas de prôner l’ascétisme culturel, mais de retrouver un rapport vivant au texte. Un livre n’est pas un trophée. Ce n’est pas un élément de décor pour visioconférence soignée. C’est une rencontre exigeante, parfois dérangeante, qui demande du temps et de l’attention. Accumuler sans lire peut devenir une fuite : on préfère acheter plutôt que se confronter.
Il existe pourtant une autre lecture de cette manie : accumuler, c’est aussi reconnaître que la vie est trop courte. On sait qu’on ne lira jamais tout. Alors on entoure son existence de possibilités. Chaque livre non lu est une porte entrouverte. Une bibliothèque pleine est une cartographie du désir intellectuel. Elle montre non pas ce que l’on est, mais ce que l’on aspire à devenir. Dans cette perspective, l’accumulation n’est plus pathologie, mais horizon.
La question n’est donc pas de juger, mais d’interroger. Pourquoi ces piles ? Pour impressionner ? Pour combler un vide ? Pour se rassurer ? Ou par amour sincère des mots ? Si l’on est lucide, on peut faire le tri. Donner, transmettre, relire. Garder ce qui nourrit réellement. Le reste n’est que papier.
Au fond, le tsundoku parle moins des livres que de nous. De notre rapport au savoir, à l’image, au temps. Il révèle notre difficulté à choisir, à renoncer, à accepter nos limites. On ne pourra jamais tout lire. Alors autant lire intensément ce que l’on choisit. Une bibliothèque n’est pas un musée mort ; elle devrait être un organisme vivant. Sinon, elle finit par devenir un décor. Et un décor, aussi impressionnant soit-il, ne remplace jamais l’expérience intime d’une phrase qui vous bouleverse et change, discrètement, la direction d’une vie.
