Critique de "Trop grosse" de Charlotte Filloux
Il serait facile et injuste de réduire Trop grosse à un récit de transformation physique. Ce serait une erreur. Le livre de Charlotte Filloux parle d’autre chose : de la fabrication d’un personnage. D’une armure sociale construite très tôt dans une famille bourgeoise bien tenue, où l’on ne parle ni d’argent, ni de douleur, ni de désir, et où l’on apprend vite à être « trop », trop présente, trop directive, trop intense.
Le mot revient comme un verdict intérieur : « Trop grosse, trop forte… ». Ce “trop” n’est pas un détail lexical. C’est une condamnation intime. Alors on discipline. On contrôle. On calcule. Le régime à 1 300 calories devient une stratégie d’existence. Peser les aliments, c’est croire qu’on peut peser sa peine. S’imposer une rigueur militaire, c’est tenter d’éviter le chaos. Elle écrit qu’elle s’impose une discipline « telle une militaire »
Trop grosse.
Le corps devient le champ de bataille d’une guerre plus ancienne.
Et puis la mort de la mère. Brutale. Dévastatrice. À partir de là, le livre change de gravité. Ce qui était contrôle devient survie. Le régime, soudain, n’a plus de sens. Elle dit qu’elle se moque « royalement de la stabilisation »
Trop grosse.
On comprend que la nourriture n’a jamais été la cause ; elle était le refuge.
Ce que le livre capte très justement, c’est la bascule vers l’hyper-performance. Le travail devient la drogue légitime. L’ascension professionnelle, les objectifs dépassés, l’argent gagné, les réseaux mondains : tout cela brille. Elle théorise même le « shine », briller, rayonner, se démarquer. Mais sous les photos lissées, elle admet se sentir « triste, vide et seule »
Trop grosse.
Cette phrase, presque simple, est l’une des plus fortes du livre. Elle résume une génération entière : réussir sa vie extérieurement, tout en désertant son intériorité.
Le texte n’est pas un exercice de style. Il est frontal, parfois répétitif, souvent direct. On sent la femme de commerce, la performeuse, la stratège. Mais c’est justement ce contraste qui rend le récit touchant : plus elle affirme son indépendance, plus on devine la peur. Peur de ne pas être aimée. Peur de souffrir. Peur d’être démasquée.
Le moment le plus subtil, et le plus courageux, est celui de l’amour empêché. Tomber amoureuse d’une femme, dans un environnement où l’on s’était toujours raconté une autre histoire. Là, le livre cesse d’être un récit sur le poids et devient un récit sur l’identité. Elle coupe court, elle s’interdit, elle s’auto-censure. Et c’est là que le corps reprend du poids. Comme si ce qui n’est pas vécu devait s’inscrire ailleurs. Elle le formule ailleurs dans le livre : « Une émotion qui ne s’exprime pas, s’imprime »
Trop grosse. Tout est là.
Ce que nous retenons au Mague, ce n’est pas la morale développement personnel — apprendre à s’aimer, changer de mindset, trouver l’alignement. Ce qui nous touche, c’est le portrait d’une femme qui a appris à être forte trop tôt. Qui a confondu puissance et protection. Qui a cru que mincir, gagner plus, travailler plus, fumer plus, sortir plus, suffiraient à anesthésier l’absence.
Trop grosse parle d’un mal contemporain : l’obsession du contrôle comme substitut à l’amour. Ce n’est pas un livre flamboyant, mais il est sincère. Et parfois, la sincérité brute vaut mieux que les effets de style.

La vraie question que pose ce récit de Charlotte Filloux n’est pas "comment perdre 20 kilos ?"
La question est plus dérangeante : combien de kilos émotionnels portons-nous pour rester conformes, et que risquons-nous si nous les déposons ?