Lorsque Gustave Klimt a utilisé mes feutres

Lorsque Gustave Klimt a utilisé mes feutres

(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)

Le monde est beaucoup trop violent, beaucoup trop bruyant, c’est mal rangé, désordonné, sale, crasseux, miséreux, gris-métallique, froid. Ça pue la guerre quotidienne, les visages sont ravagés par l ‘angoisse, les bras sont abîmés par la drogue, la pollution stagne dans les flaques d’eau, un homme erre en chaussettes à même le bitume, les ambulances ont mis leur sirènes à fond, les flics courent après l’invisible, il y a du verre, il y a du rouge, il y des cyclistes qui jouent leur vie, c’est l’extrême, c’est la course du temps, la course à la vie. J’étouffe, je suffoque, je me contiens, me retiens.

Il y des escaliers, des courants d’air, des contre-sens, des contre-courants, des courts-circuits, des cris, des discussions envahissantes et fortes, tout se mélange. Je prends un temps pour respirer, je sors de ce monde. Je sors mon carnet de dessin, je prends mes couleurs, mon arme sensuelle. Mon monde me protège.
Soudain, l’intertphone fracasse l’espace d’un son artificiel, une alarme de trop.

C’est Gustave ! Gustave Klimt. Tu peux me dépanner de quelques feutres ? Je n’ai plus de couleurs dorées !

Moi : J’ai tout ce qu’il te faut Gustave ! J’ai une collection de feutres à défaut d’avoir une collection de bijoux. J’ai surtout cette couleur « or » que tu utilises régulièrement dans tes oeuvres, ta couleur signature Gustave ! j’en ai toujours d’avance au cas où tu passes.

Gustave Klimt : À la bonne heure ! J’ai fait tout Paris à la recherche de cette teinte. Tu sais Juliette, j’ai remarqué que l’or n’éclaire pas simplement mes dessins mais il a le pouvoir de les engloutir. Comme si le corps dessiné ne se trouvait plus dans un lieu, comme si il était hors du monde, projeté dans un ailleurs par cette étrange matière dorée.

Moi : Ta couleur pense Gustave. Elle parle avant le sujet.

Klimt : Tu sais Juliette, la couleur est belle mais jamais innocente.

Moi : La couleur, cher Gustave, n’est jamais décorative pour nous. Elle est notre langage, une sorte de matière symbolique.

Klimt : Nous ne sommes pas de ceux qui peignent le monde tel qu’il est. Nos couleurs servent à abolir le réel au profit de notre espace mental.

Moi : Sortir de ce monde par le dessin et la couleur est une sacrée fuite créative. Pour nous, la couleur est une surface active, pas un habillage n’est- ce pas ?

Klimt : Absolument ! la couleur permet de faire disparaître la perspective, de suspendre le temps. L’or, le doré a cette capacité à rendre sacrée une oeuvre sans parler de religion.

Moi : C’est une sorte d’héritage des mosaïques byzantines n’est-ce pas ?. J’aime que tu refuses la profondeur classique. Tes couleurs écrasent l’espace, elles nient les paysages réalistes. On entre dans un nouveau monde.

Klimt : J’aime utiliser, comme toi chère Juliette, des motifs répétitifs, des contrastes francs, des couleurs pures.

Moi : Oui, parce que ainsi, le regard ne « rentre » pas dans l’image, il reste à la surface, comme devant un textile, un bijou, une icône.

Klimt : Et pourtant, tous deux nous savons que sous l’apparente richesse colorée se trouvent nos angoisses, nos obsessions, notre rapport atypique au monde et parfois l’envie de le quitter.

Moi : Tu sais Gustave, l’art sauve de tout.

Gustave Klimt : Tu sais Juliette, l’art nous sauve même de nous-même.

Gustav Klimt (1862–1918) est un peintre autrichien, figure centrale de la Sécession viennoise et du symbolisme européen.
Maître de l’or et des motifs décoratifs, il a créé des œuvres sensuelles et puissantes comme Le Baiser ou le Portrait d’Adele Bloch-Bauer I.
Son univers mêle érotisme, mythologie et raffinement ornemental, avec une modernité radicale pour son époque. Klimt a ouvert la voie à l’art moderne en affirmant une liberté formelle et thématique qui continue d’influencer peintres et designers.