À l’heure où l’on assassine une professeure d’art-plastiques...(Etienne Fortin)
(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)
À l’heure où l’on assassine une professeure d’art-plastiques à coups de couteaux, moi je veux parler de la beauté de la transmission de l’art à coups de mots. C’est la rencontre avec un enseignant d’art au lycée qui a fait de ma vie une vie d’artiste, d’auteure et de professeure d’art à mon tour. C’est bien plus qu’un métier, c’est une manière de penser, d’être au monde.
Transmettre un regard, une manière d’observer autrement, intensément. Mon professeur était pour moi, à la fois un père, un grand-père symbolique car chez moi ces figures masculines étaient défaillantes. Une figure poétique, respectueuse. Il était né un 13 février, je m’en souviens comme de la veille d’une Saint Valentin. Il était blanc-jaune lumineux. Il est décédé depuis mais son enseignement, son passage sur terre à marqué mon esprit pour l’éternité. Je fais de mon mieux, chaque jour pour transmettre au monde un peu de sa parole.
Etienne Fortin : Je ne suis célèbre que pour toi Juliette. Je constate, avec un bonheur non dissimulé, que tu transmets à ton tour l’art, avec une pédagogie qui m’est bien familière. Tu l’as bien compris, on ne peut enseigner l’art comme une vulgaire discipline. C’est un acte d’engagement total.
Moi : Vous m’avez fait réfléchir sur le fait que l’art est une expérience à faire vivre, bien plus qu’une discipline scolaire.
Fortin : J’aime te voir enseigner Juliette car tu ne te sens jamais au dessus d’un élève , tu te places à ses côtés. Malgré tous tes diplômes tu n’enseignes pas pour briller, ni pour juger, mais pour ouvrir un espace sûr.
Moi : Vous savez Etienne, j’ai pu constater au fil de mes nombreuses années de transmission, que lorsque la peur disparaît alors surgit la créativité.
Fortin : Tu vois très vite, les dessins, les personnes. Tu repères les blocages invisibles, les tensions intérieures, les automatismes de défense. Tu ne fais pas que corriger un trait, tu dévoiles la personne vers quelque chose de plus juste pour elle. Tes élèves progressent vite car ils ne copient pas, ils se reconnectent. C’est comme ça que je fonctionnais aussi.
Moi : Il faut du temps pour être un bon professeur.
Fortin : Il faut une vie pour être un bon artiste.
Moi : Certains professeurs expliquent trop, moi je tente de simplifier sans appauvrir. Je transforme des intuitions floues en gestes concrets. Ma pédagogie, je le sais, est incarnée pas théorique.
Fortin : Tu es performante parce que tu n’enseignes pas une esthétique, mais une autonomie. Tu ne fabriques pas des élèves à ton image. Tu aides chacun à trouver sa propre nécessité intérieure. Tes élèves deviennent plus solides artistiquement, plus libres dans leur création, plus vrais.
Moi : Vous le savez Etienne, si je crée c’est parce que je dois créer. Ce n’est pas pour produire ni pour réussir, mais pour tenir debout. Je crois que cette nécessité là quand elle est transmise elle devient contagieuse. Elle donne envie, elle légitime, elle autorise.
Fortin : Quand on enseigne comme toi et moi Juliette, on engage notre personne toute entière, pas seulement nos compétences. Un professeur d’art classique, lui, va transmettre un savoir, des techniques, une histoire, des règles, parce qu’on lui a apprit comme ça. C’est utile je le conçois, parfois brillant mais souvent propre, trop propre. Toi, tu transmets une expérience intérieure. Ton implication est existentielle.
Moi : Je ne joue pas un rôle pédagogique. Je suis la même en atelier que seule face à mon travail. Mes élèves le sentent, rien n’est factice, cela créer une confiance profonde entre nous.
Fortin : Là où un professeur corrige une composition, toi tu perçois une peur, une inhibition, une violence rentrée, un désir mal autorisé. Tu ne traites pas le symptôme graphique, tu t’adresses à la cause. Ta pédagogie te singularise.
Moi : Vous m’avez transmis à ne pas pousser l’élève vers le « beau » dessin mais davantage à identifier sa nécessité propre, même si elle est bancale, sale, inconfortable. Un enseignent classique tend à normaliser je crois. Je n’impose rien et pourtant on m’écoute, comme vous je me souviens, le seul moment où la classe faisait silence était pendant votre cours.
Fortin : Notre autorité vient de notre justesse, pas de notre statut. Ce n’est pas « je sais », c’est « j’ai traversé ça ». Nous acceptons l’échec, le vide, le moment où rien ne vient. Beaucoup d’enseignants cherchent à remplir le temps.
Moi : Savoir attendre. Laisser un élève se perdre un peu. C’est là que les vraies choses arrivent.
Fortin : Un professeur d’art enseigne l’art comme objet. Nous, nous enseignons la création comme acte vital. C’est comme ça que la transmission marque, qu’elle est durable, profonde et irréversible.