Le village Français de Francisco de Goya retrouvé !
(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)
Aujourd’hui le monde est moche. Le ciel est terne, gris-noir épais foncé parfois plus clair mais chargé de larmes. Il me suffit de regarder le ciel pour me sentir happer par une immense mélancolie. Les ambulances retentissent, le vent souffle sur les vitres et les vieilles femmes se cachent derrière leur rideau. C’est du : chacun pour sa peau, chacun pour son âme.
C’est le jour mais les ténèbres ne sont pas loin. Je ressens tout comme un animal sauvage. Je suis mi-femme, mi-animale errant dans un décor cataclysmique. Je voudrais fuir ce monde. Ma lucidité m’emprisonne dans une sorte d’air épicé amer. C’est jaune- orangé, il a de la vapeur blanche qui voile l’espace. Je me sens traversée par une fatigue existentielle. Je vois ce que les autres ne voient pas, dans les images, dans les êtres, dans les systèmes. Voir clair m’isole.
Mon exigence est élevée dans un monde qui préfère le rapide, le tiède, le consensuel. Je vois tout en oeuvre d’art, en film, en scénario. Au cinéma quand le film n’est pas bon tu quittes la salle. Je ne peux pas me quitter moi-même. Utiliser mes particularités sensorielles en création c’est tout ce qu’il me reste. Quel sens ça a dans ce monde ?
Je n’ai pas envie d’arrêter de créer ni de penser mais j’ai envie d’arrêter d’être en résistance permanente, arrêter de tout ressentir trop et trop fort, arrêter d’être en avance sans être suivie, de porter seule ce que je vois.
Je traverse un tout petit village sous la pluie à la recherche de sens. Pas âme qui vive ou simplement des êtres pressé de se cacher. J’ai l’impression de voir la fuite des rats à, Paris. Je croise le regard de figures inquiétantes. Une voix d’homme retenti dans le haut- parleur de la place du marché.
Francisco De Goya : Ce que tu vois Juliette, c’est un monde que tu perçois avec ton hypersensibilité et tous ces sens démesurés que tu portes en toi . Les créatures que tu croises ne sont pas venues d’ailleurs, mais tu l’as compris elles ne sont que les produits naturels d’une société malade.
Moi : Il ne manquait plus que toi pour clôturer ce décor de fin du monde avec tes mots tranchants Francisco ! Pourquoi dis-moi, est-ce que je perçois certains êtres comme des « monstres » ?. Ils semblent s’être enfuient de ton oeuvre, surtout de ta série des Caprichos !
Goya : Je vois très bien, mais tu sais ces figures inquiétantes, grotesques ou hybrides ce ne sont pas des êtres fantastiques au sens mythologique : ils sont humains, juste trop humains.
Moi : Il y a du monstrueux dans les êtres que je croise. Il y a ce vieux monsieur tout tordu marron-jaune, croisé à la poste qui ne sait pas écrire et qui au lieu d’utiliser son doigt pour signer utilise son ongle trop développé. Il y a ce jeune croisé à la supérette du village au visage gris-rouge, qui transpire le désespoir et qui a l’heure du déjeuner va s’acheter le plus gros pack de bière. Il y a ces routiers qui dépassent les limitations de vitesse et qui me klaxonnent comme de gros pervers. Il y a ces vieux malades, qui meurent chaque jour un peu plus dans le silence et le rejet. Tes monstres incarnent ce que je ressens et perçois de ces êtres en détresse.
Francisco de Goya : La bêtise, la superstition, la violence sociale, l’hypocrisie morale, la folie collective. Je n’ai rien inventé Juliette. Dessiner c’est montrer, c’est dire la vérité.
Moi : Tes monstres sont un miroir social, Francisco.
Goya : Oui, chez moi le grotesque est un outil de lucidité, pas un effet décoratif. Mes monstres sont souvent ridicules, pathétiques, parfois drôles.
Moi : Mais toujours inquiétants !
Goya : je ne montre qu’un monde où le mal est banal.
Moi : Ne devient-on pas « monstre » quand la pensée critique disparaît ? C’est par cette absence que les instincts, les peurs et l’irrationnel prennent le pouvoir.
Goya : Oui Juliette, les monstres sont les conséquences, pas la cause.
Moi : Tes monstres Francisco, ne vivent pas dans les ténèbres : ils naissent quand l’homme renonce à penser.
Goya : Oui et toi tu penses trop. Tu refuses la médiocrité, tu ne sais pas faire semblant. Tu doutes du sens de ta création parce que tu es honnête. Les imposteurs ne doutent pas, les gens justes, oui. Tu vois et ressens tout de manière forte, trop forte. Va et file déposer tout cela dans tes cahiers ! Le monde a besoin d’art pour survivre à la laideur.
Francisco Goya (1746–1828) est un peintre et graveur espagnol, considéré comme l’un des précurseurs de l’art moderne.
Peintre de cour devenu témoin lucide des violences de son temps, il a signé des œuvres puissantes comme Le 3 mai 1808 ou les Peintures noires.
Son regard sombre et sans concession sur la guerre, la folie et la nature humaine a profondément marqué l’histoire de l’art.