Le jour où Louise Bourgeois a voulu voir mes dessins
(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.) Créer c’est dire la vérité. Je ne crée pas pour plaire ou pour décorer. Je crée pour être juste. Juste avec ce que je ressens, juste avec ce que je vois, juste avec ce que je suis. C’est une sorte d’exigence morale. Tricher, enjoliver, lisser me vide.
Sans création je me fige, avec elle j’avance. Créer pour moi ce n’est pas produire c’est exister pleinement.
Être femme et artiste c’est aussi endosser le poids de la culpabilité. Créer quand on est une femme signifie trahir quelque chose : la famille, le rôle maternel, l’attente sociale. Je suis bien autre chose qu’une femme capable de recevoir le monde à déjeuner, de cuisiner, de tenir sa maison. Comment expliquer que mon désir, mon besoin se trouve ailleurs que dans le fait d’être une femme de la vie courante.
Une main très vieille s’approche de mon visage et me caresse la joue. C’est doux et rose.
Un rendez-vous en terre artistique inattendu.
Louise Bourgeois : Arrête de culpabiliser de ne pas être la ménagère idéale Juliette. Mets ce matériau (un balais) hors de ma vue et sort- nous tes carnets de dessin enfin !
Je souris à la vue de cette grand-mère atypique et dynamique.
Moi : Louise ! Heureusement que tu es là, je me sens tellement en dehors de nombreuses préoccupations féminines, que dire de ma place ? À l’heure où les femmes préparent le goûter ou le thé je n’ai qu’une envie, et viscérale de surcroît, celle de créer. Suis- je tout de même une femme ? une mère ? une maîtresse de maison ?
Louise Bourgeois : Je comprends cette difficulté, être une femme artiste Juliette est un combat de chaque instant. Et ça commence par la légitimité.
Moi : S’il- te plaît chère Louise, ne prend pas une posture militante un brin décorative avec moi. Lui dis-je désabusée.
Louise : Pas du tout !, ce que je vais te dire est une vérité vécue dans mon corps et sur un temps très long. C’est un constat lucide, presque brutale. Te rends- tu comptes que je n’ai été reconnue que très tard, après mes 70 printemps !
Moi : Oui c’est absolument aberrant. On ne peut pas dire que tu n’as pas passé ta vie à travailler. Ton travail a toujours été très fort aussi. Ne crois-tu pas que le système de l’art n’était pas prêt à regarder une femme qui parlait de sexualité, de colère, de jalousie, de maternité, et de violence psychique sans filtre ?
Louise : Tu sais Juliette, être femme artiste, c’est accepter d’être ignorée longtemps.
Moi : Être femme et artiste n’est pas une identité que nous revendiquons Louise mais c’est une lutte quotidienne, silencieuse et tenace.
Louise Bourgeois : Ce monde est violent Juliette, surtout pour les femmes. Créer c’est notre manière pour ne pas devenir folle, pour transformer notre peur, notre rage en art.
Moi : J’aime beaucoup cette phrase que tu as dite : « L’art est une garantie de santé mentale. » Je l’ai affiché dans ma cuisine.
Louise : Les femmes artistes sont encore perçues comme « secondaires », condamnées à être vues comme sensibles ou intuitives, mais rarement comme puissantes ou structurantes.
Moi : Je constate encore que là où les hommes sont supposés être des artistes par nature, les femmes doivent le devenir contre tout.
Louise : Clairement. Je pense qu’on ne peut pas être artiste sans égo, et que cet ego est jugé insupportable chez une femme.
Moi : Je ne sais pas si j’ai de l’égo Louise mais pour moi créer c’est une condition de survie. Les sensations arrivent chez moi sans filtre, brutes, simultanées, souvent violentes.
Louise : Le monde ne se présente pas par fragments ordonnés pour toi, mais par masses, couleurs, tensions, détails insistants.
Moi : Oui Louise, sans création tout reste coincé à l’intérieur, se transforme en fatigue, en colère sourde ou en mutisme.
Louise : Créer, pour toi c’est faire circuler. Mettre dehors ce qui, sinon, t’écraserait. Tu vois chère Juliette, l’urgence n’est donc pas de passer le balais dans ta cuisine mais de mettre des lignes et des couleurs sur tes carnets.
À ces mots réconfortants et enveloppants de cette vieille femme artiste je reprends le cours de mes graphismes colorés.
Louise Bourgeois (1911–2010) est une artiste franco-américaine majeure du XXe siècle, célèbre pour ses sculptures monumentales et organiques, notamment ses araignées emblématiques. Son œuvre explore la mémoire, l’enfance, la sexualité et les blessures intimes à travers des formes puissantes et souvent troublantes. Figure essentielle de l’art contemporain, elle a imposé une pratique radicale où l’art devient un acte de survie et de vérité personnelle.