Dire non à la Turquie, c’est nous trahir.
Face à la faiblesse de leurs arguments politiques, les adversaires de l’adhésion de la Turquie à l’Europe utilisent des arguments géographiques, historiques et culturels sans se demander si ces arguments ont une quelconque valeur pour l’avenir et du point de vue d’une conception démocratique de la politique . Ce faisant il font en effet comme si le passé suffisait à décider du futur, comme si, en somme l’histoire était impossible, voire devait être interdite , afin de rester fidèle à une idée mythique de soi-même.
En quoi leurs argumentation politique est-elle faible ? On peut pour manifester cette faiblesse lui opposer trois critiques de fond : 1) La Turquie est déjà économiquement, et militairement en Europe par toute une série d’accords privilégiés qui l’associe aux décisions les plus importantes et en fait un partenaire de l’Union Européenne du point de vue des échanges économiques, des investissements, de la défense et de la sécurité etc..
Dire non à l’intégration européenne c’est dire non à la situation présente, ou présenter l’alternative d’en faire un partenaire privilégié, c’est affirmer qu’il vaut mieux préserver le présent que construire l’avenir . Or, le fait que les échanges soient déjà libérés oblige au contraire l’Europe, dans son intérêt , à constituer avec la Turquie un espace de droit commercial et à terme social et fiscal homogène, sinon identique. C’est dire que l’on a intérêt justement, afin de réduire le risque de concurrence sauvage, à ce que la Turquie soit totalement, c’est à de politiquement, intégrée à l’Europe.
En fait les adversaires font semblant de croire et de faire croire que la Turquie est actuellement hors de l‘Europe, ce qui sur est faux. 2) Leur seul argument politique est alors d’affirmer que la Turquie n’est acquise ni à la laïcité, ni aux droits de l’homme, ni aux soi-disant valeurs de la démocratie et ne le sera jamais, alors même qu’elle fait de continuels efforts dans ce sens, sous la double pression majoritaire des populations vivant en Turquie et de l’Union européenne sous la promesse formelle de son. Cette exigence de laïcité et de reconnaissance du génocide arménien perpétré par un état Turc antérieur au régime actuel est d’ailleurs un préalable dont ont été dispensés d’autres états antérieurement intégrés. 3) Cette intégration sous condition de la Turquie, en effet, lui a été promise à plusieurs reprises par l’Union Européenne sous la condition de se soumettre aux exigences politiques sus-dites et on ne voit pas ce qui justifierait politiquement que cette promesse soit trahie alors que la Turquie les accepte.
Il s’agirait là d’une insulte grave à son égard et d’une trahison des principes démocratiques dont paradoxalement les adversaires de cette intégration se réclament pour refuser celle-ci. Il est donc désormais trop tard de remettre en question le principe de l’adhésion alors même que ce principe est l’objet d’une promesse formelle moralement et donc politiquement irréversible.
Conscients de la faiblesse de leurs arguments politiques, les adversaires de l’intégration de la Turquie n’hésitent pas à avancer celui de la géographie physique. Mais on se demande ce que cette dernière vient faire dans un débat politique, comme si l’idée de frontières prétendument naturelles avait un sens « autre » que politique. D’une part il y a confusion entre un état et une union d’états, mais surtout, d’autre part, nos frontières sont toujours celles qui nous sont internationalement reconnues et/ou qui délimitent des territoires dont les populations vivent ou acceptent de vivre sous un même espace politico-juridique ; ainsi La Martinique ou La Réunion font partie du territoire français sans continuité territoriale..
Quant aux arguments historiques et culturels ils ont tous comme point commun de refuser ce qu’il peut y avoir de nouveau dans le processus en cours, à savoir la construction d’une espace politique multiculturel dans lequel aucune culture ne peut prétendre être identifiée comme une essence éternelle permanente, mais où toutes ont évoluées et évoluent en s’influençant les unes les autres et cela d’autant plus, dans le cas de la Turquie, que cette influence est revendiquée par elle comme lui étant politiquement nécessaire depuis le début du XXème siècle. Un tel argument ethnique est de type métaphysique, voire religieux, donc anhistorique et infra-politique. Oubliant nos propres histoires, il s’oppose là encore au principe démocratique qui fait de la laïcité pluraliste et de la décision démocratique les seuls critères à prendre en considération pour fonder une convergence et une union politique consentie par tous.
Il prétend faire de la vision du passé illusoire d’une union chrétienne prétendument homogène le critère de la construction de l’avenir et de faire d’un mythe passéiste le moteur de l’histoire, ce qui est là encore contraire à nos principes. Tous ces arguments sont donc au fond empruntés à une vision politique pré-démocratique de la politique et il y a une contradiction à vouloir faire de cette vision un argumentaire contre l’élargissement de l’espace démocratique européen à la Turquie.
Reste l’argument de l’Europe puissance. Pour les adversaires de l’adhésion de la Turquie, en effet, celle-ci affaiblirait l’union politique en vue d’une politique de puissance face aux USA, Japon, Chine, Russie etc...Mais là encore tout dépend de ce que l’on entend par puissance : s’il s’agit de la puissance guerrière et conquérante d’un empire impérial économique agressif et politiquement répressif de la diversité des populations et de leurs aspirations sous la domination d’un pouvoir central despotique, cet argument pourrait être pris en considération , mais s’ il s’agit d’une puissance de paix, donc de pacification des conflits nationalistes ethniques pour éliminer le risque de guerre à l’intérieur et à l’extérieur de l’espace politique européen dans le respect des aspirations légitimes de chaque population, l’élargissement ne peut avoir de frontières a priori.
L’Europe élargie à fait jusqu’à présent la preuve de sa puissance pacificatrice et rien ne dit que son élargissement ultérieur à la Turquie l’affaiblirait sur ce point, sauf recours, (in)justement, à une stratégie impériale et guerrière de puissance qui semble extrêmement dangereuse dans le processus de mondialisation des échanges en cours et de par l’existence d’ armes de destruction massive qui mettent en péril la survie de l’humanité toute entière, sans parler des problèmes écologiques qui exigent une collaboration pacifique de tous les états pour être traités et dont une Europe pacifique élargie pourrait donner l’exemple.
On peut s’étonner que, mis à part le (trop ?) franc du collier Philippe de Villiers, les adversaires du principe de l’adhésion de la Turquie n’aillent pas jusqu’au bout de leur position en déclarant, d’accord en cela avec les intégristes islamiques turcs, que la Turquie ne peut faire partie de l’Union européenne, bien qu’une partie de la population dans l’EU actuelle soit déjà d’origine musulmane, parce qu’une grande partie de sa population est déclarée telle, mais ce manque signe justement la faiblesse de leur argumentation : ils n’osent tout simplement pas car cela serait faire l‘aveu de cette faiblesse et manifesterait trop violemment le retour refoulé de cette position, à savoir une vision religieuse, donc au sens moderne de la politique, anti-politique de la politique.
Dire non à la Turquie c’est donc nous trahir aux deux sens du mots : trahir au sens de dévoiler notre vision religieuse de la politique et trahir notre principe de laïcité et nos promesses.
Sylvain Reboul est enseignant de Philosophie
Sylvain Reboul est enseignant de Philosophie