Petit manuel de succession douce dans la République des héritiers
Je suis prêt à reprendre le poste laissé vacant par la fille de Jack Lang, dont elle a démissionné après les révélations liées à l’affaire Epstein. À première vue, l’opportunité a tout d’un plan idéal : un emploi confortable, peu fatigant, grassement rémunéré, comme le sont souvent ces fonctions discrètes confiées aux fils et filles bien nés, installés dans les interstices du pouvoir, là où la responsabilité se dilue et où l’on appelle cela de « l’expérience institutionnelle ».
Car il existe en France une catégorie d’emplois à part. Des postes sans concours, sans exposition directe, sans risque réel. Des postes où l’on ne décide pas vraiment, mais où l’on est là. Où l’on représente plus qu’on n’agit. Où l’on est payé moins pour ce que l’on fait que pour ce que l’on incarne : un nom, un réseau, une filiation.
Ces fonctions-là ne sont pas officiellement héréditaires, bien sûr. Elles sont simplement transmises par osmose sociale. On y entre par recommandation, par proximité, par carnet d’adresses. Le mérite y est une rumeur flatteuse, jamais un critère vérifiable. Quand tout va bien, personne ne pose de questions. Quand un scandale surgit, on parle alors de « départ volontaire », de « mise en retrait », de « choix personnel ».
Jamais de système. Toujours des cas isolés.
Ce qui fascine, ce n’est pas tant l’existence de ces postes que leur résilience morale. Rien ne semble pouvoir les atteindre durablement. Ni les révélations, ni les indignations passagères, ni les vagues médiatiques. Le décor change, les titulaires passent, la structure demeure. Le fauteuil reste chaud.
Alors oui, je me propose. Par souci de cohérence. Puisque ces emplois existent, autant qu’ils soient occupés par quelqu’un qui ne fait pas semblant d’y croire. Quelqu’un qui ne parlera pas de vocation, de passion culturelle ou d’engagement humaniste à la moindre caméra venue. Quelqu’un qui dira simplement : je suis là parce que le système fonctionne ainsi.
Ce serait au fond un geste de transparence radicale. Une manière honnête de regarder la réalité en face. Non pas pour la justifier, mais pour la montrer nue, sans fard, sans éléments de langage.
Car le vrai scandale n’est pas qu’un poste soit laissé vacant après une affaire trouble.
Le vrai scandale, c’est qu’il y ait toujours quelqu’un pour le reprendre — sans que jamais la question du pourquoi et du comment ne soit sérieusement posée.
Et si le pouvoir aime tant la continuité, autant aller jusqu’au bout : je suis disponible.
Lucide. Fatigué des faux-semblants.
Et parfaitement conscient de ce que représente ce fauteuil.