Une version épilée de l’origine du monde de Gustave Courbet découverte

Une version épilée de l'origine du monde de Gustave Courbet découverte

(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)

Mon traitement sensoriel ne fonctionne pas comme chez la majorité des gens. Cela provoque dans mon quotidien parfois, des scènes que je peux vivre de manière totalement en dehors de moi-même. Je deviens à la fois spectatrice et actrice premier rôle dans ma vie.

Mon système sensoriel est hyper réactif. Ma peau envoie des signaux beaucoup plus intenses au cerveau. Ce qui est pour d’autres un léger frottement devient pour moi une agression constante, impossible à ignorer et parfois douloureuse. Par exemple, je suis une femme qui ne supporte pas la sensation des poils sur son corps. Je les sens sous mes vêtements, comme une multitude d’étiquettes sur tout le corps, une couture, ou de la laine qui gratte mais en permanence. Mon attention est alors monopolisée par ces sensations, et quand ça pique ou gratte ça maintient mon système nerveux en hypervigilance. Cela me fatigue, m’énerve et je sais que je dois agir.

Je décide donc de me rendre dans un institut bas de gamme, une chaîne parisienne qui vend les mérites d’une épilation à la cire rapide et sans rendez-vous. La situation est cocasse. Je dois souffrir de manière violente et rapide ( quand-même une heure) pour arrêter de souffrir de manière plus lancinante pendant quelques semaines. Je me concentre et me prépare à l’estocade.

L’esthéticienne avec une voix nasillarde : Jambes entières, aisselles, maillot sexyyyy ??? C’est bien ça ?!

Evidemment je ne veux pas m’en faire une copine, je souhaite juste qu’elle se taise, qu’elle me laisse faire ma respiration tranquillement, qu’elle respecte mon besoin de silence.

Elle : Ohhhhhhh oulalala ils partent drôlement bien vos poils !!

Elle semble très loin d’imaginer ce que je ressens intérieurement. Entre l’humiliation d’être quasiment nue devant cette inconnue et la violence de l’arrachement de chaque poil sur l’ensemble de mon corps. Je me déconnecte pour voyager dans mes territoires imaginaires. Elle poursuit son monologue. Je la déteste mais je lui pardonne.
Ma sensibilité n’est pas exagérée, elle est différente. Je perçois plus fort, plus longtemps, plus précisément. Ce qui est anodin chez les autres est parfois intenable pour moi.

Arrive la zone tant convoitée.

Elle : Je vais faire maintenant le maillot sexyyyy !! Ça va ? vous n’êtes pas trop douillette ??

Comment lui dire que je suis prête à m’évanouir où à lui donner un hupercut afin de la stopper ?
La scène s’achève mais… il y a toujours un rappel dans les spectacles.

Elle : C’est très propre ! Je vais vous montrer !

Elle revient avec ce que jamais je n’aurais pu imaginer : un miroir !
Elle me montre ma coupe de poils sexuel.
Je me sens brutalisée par cet acte. La vision de mon sexe rouge vif, brûlé par la cire n’était pas prévu dans mon cerveau.
Qui aime voir ça ? À cet instant ? et devant une spectatrice fière de ce travail accompli ? Mon intimité a été mal menée. Je souris intérieurement de ce manque d’empathie et de la naïveté désarmante de cette jeune débutante.
De cet arrêt sur image impudique résonne en moi une voix qui me chuchote :

Gustave Courbet : Ecoute Juliette ! Tu ne vas pas en faire un drame ! C’est exactement sous cet angle de vue que j’ai réalisé « L’Origine du monde » ! C’est incroyable ! Tu es allongée de la même manière, le miroir t’a renvoyé sans détour, ton sexe et ton ventre ! Non ! Cette jeune débutante est un génie ! sans le savoir elle t’a cadré de manière frontale comme dans ma peinture, sans visage ni décor.

Moi : J’ai cherché dans ce reflet une sorte d’idéalisation, ou un érotisme mondain tu sais Gustave. Je n’y ai vu qu’une réalité brute, charnelle, biologique : le lieu même d’où naît la vie. Mon cerveau a déconnecté de cette froideur pour me transporter vers davantage de poésie. C’est ta peinture que j’ai vu.

Gustave : Oui, d’ailleurs tu sais Juliette si j’ai choisi ce titre « L’Origine du monde » c’était dans le but de renforcer le geste.

- Moi : L’origine du monde n’est ni divine ni mythologique, elle est corporelle.
Ton oeuvre est radicale Gustave, tu as renversé les codes de l’art académique. Un sacré scandale !

Courbet : La vérité du monde passe par le réel, le corps, la matière et non par l’idéal ou la morale Juliette. L’art est partout et l’éternité de ma toile aussi dans ton regard.

Gustave Courbet (1819–1877) est un peintre français, chef de file du réalisme au XIXe siècle. Refusant l’idéalisation académique, il choisit de représenter le monde tel qu’il est, des paysans aux scènes les plus crues comme L’Origine du monde.
Artiste engagé et provocateur, il a fait de la peinture un acte politique autant qu’esthétique, ouvrant la voie à la modernité.