L’artiste Yayoï Kusama trouve que les psychiatres parisiens sont meilleurs qu’au Japon
(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)
Je regarde mon dessin, les lignes se suivent, se ressemblent, s’accumulent, s’amoncellent comme une obsession. Je suis une collectionneuse de la ligne, du trait. Cela ne relève ni du tic ni de la facilité.
Répéter de manière obsessionnelle mes graphismes est une nécessité vitale. La répétition est d’abord une manière de tenir le monde. Revenir sans cesse aux mêmes formes, aux mêmes figures, aux mêmes motifs, c’est tenter de stabiliser quelque chose qui intérieurement ne l’est jamais tout à fait. Le dessin est mon point d’ancrage, un geste qui rassure parce qu’il est connu, maîtrisé.
Ça tapote à la fenêtre, en rythme doux, comme le chant d’une comptine.
Yayoï Kusama : Puisque tu ne viens pas au Japon, j’ai dû traverser le ciel sur un énorme pois rouge Juliette !
Moi : Tu débarques toujours quand je parle d’obsession, c’est fou ça !
Kusama : Tu sais que la répétition et l’obsession sont le coeur même de mon travail, mais aussi de ma vie. Impossible de les dissocier comme de nous dissocier chère complice picturale.
Moi : Tu sais que j’ai bien conscience de ma dimension obsessionnelle. Je creuse, je ne cherche pas la variété mais la justesse. Je répète comme Giacometti avec ses silhouettes ou Morandi avec ses bouteilles. Je répète non pas pour faire plus mais pour aller plus loin.
Kusama : Personnellement je pense que la répétition n’est pas un choix esthétique abstrait, elle naît de notre nécessité psychique.
Moi : Tu as vu ton psychiatre dernièrement ? Il en dit quoi de tes hallucinations visuelles envahissantes ? Tous ces pois, réseaux et autres proliférations infinies ?
Kusama : Il sait que la création me permet de contenir mes angoisses alors il me laisse en paix. Pour toi comme pour moi, répéter c’est le moyen de contenir nos peurs. Ainsi, nous maîtrisons ces sentiments qui nous submergent Juliette.
Moi : J’aime nos échanges Yayoï. Cette répétition est aussi ma résistance. Résistance au bruit, à la dispersion, aux attentes extérieures. Je ne papillonne pas, j’insiste. J’affirme qu’un monde peut tenir dans quelques formes, à condition de les regarder assez longtemps.
Kusama : Chez toi l’obsession graphique n’est pas une prison. C’est ta méthode, ta manière d’être au monde, nous sommes soeurs jumelles dans ce besoin de créer. La répétition n’est pas un manque d’idées, c’est notre profondeur. Chacun de nos dessins n’est pas une redite, mais une tentative de plus, une correction, un affinement.
Graphiquement, cette obsession produit un langage immédiatement identifiable. Les formes reviennent jusqu’à devenir signature. À force de répétition, le dessin se débarrasse de l’anecdote, du décoratif, pour atteindre quelque chose de plus nu, plus mental, presque obsessionnel au sens psychanalytique. Tu l’as trouvé comment le psychiatre que je t’ai conseillé d’ailleurs ?
Moi : Je l’ai trouvé jaune-orangé.
Kusama : Cette répétition est aussi ma résistance et l’obsession, pour toi comme pour moi, sont nos stratégies de survie.
La répétition n’est pas un manque d’idées, c’est notre profondeur.
Yayoi Kusama (née en 1929) est une artiste japonaise majeure de l’art contemporain, mondialement connue pour ses pois obsessionnels et ses installations immersives.
Marquée par des hallucinations dès l’enfance, elle transforme ses visions en environnements hypnotiques comme les Infinity Mirror Rooms.
Son univers mêle répétition, vertige et dissolution du moi, entre pop art, minimalisme et performance. Kusama a fait de l’obsession une force créatrice radicale, devenant l’une des artistes vivantes les plus influentes et cotées au monde.