Aucune main n’exécutera notre liberté, Mahtab Ghorbani
De prime abord, il y a ce titre superbe : « Aucune main n’exécutera notre liberté » qui prend une force immédiate.Un titre qui détourne le vocabulaire de la répression et de la peine de mort pour affirmer une évidence essentielle, oui on peut arrêter, frapper, emprisonner, tuer des corps, mais pas une idée, pas un désir de liberté.
La main évoque celle du pouvoir, de la police, du bourreau, qui prétend tout contrôler. Le verbe exécuter rappelle la violence judiciaire et politique exercée en Iran. En les associant à la liberté, Mahtab Ghorbani affirme une limite claire, celle que la liberté ne se laisse pas réduire au silence.
Le « notre » rassemble celles et ceux que l’exil, la peur et la censure tentent de séparer. Sans slogan ni colère spectaculaire, il affirme que, malgré la terreur, quelque chose survit toujours, dans les corps, les mots, l’amour et la poésie.
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Ce qui frappe d’abord, c’est la voix. Une voix qui dit je, mais qui ne s’y enferme jamais. Ce je est poreux, traversé, collectif. Il devient la mère, l’enfant, la condamnée, la réfugiée, l’amante, la morte, la survivante. « Je suis mille vies inachevées » n’est pas seulement une métaphore, c’est aussi un constat politique. Le corps de la poétesse Mahtab Ghorbani devient un territoire où s’inscrivent les violences de l’Histoire, mais aussi ses résistances minuscules, un baiser, une odeur d’orange, un souvenir sauvé dans la nuit.
Cette poésie ne cherche ni l’effet ni la posture. Elle ne réclame pas l’attention, elle la prend, lentement, par gravité. Chez Mahtab Ghorbani, chaque vers semble écrit avec ce qui reste quand tout a été confisqué, le pays, la langue, le corps, parfois même le droit au souvenir. Et pourtant, rien ici n’est plaintif ou victimaire. C’est une poésie droite, tenue, d’une dignité presque insoutenable. Pudique et impudique à la fois.
L’exil, ici, n’est pas un décor. Il est une condition ontologique. On ne quitte jamais vraiment la rue de l’exil, elle revient dans les rêves, dans les corps, dans la langue même. La répétition, le cercle, la grande roue sans mémoire disent l’épuisement, l’enfermement, mais aussi l’impossibilité de tourner la page. Rien n’est résolu. Rien ne l’est jamais. Et c’est précisément là que la poésie devient politique : elle refuse les récits rassurants, les fins propres, les consolations occidentales.
La traduction en langue française, loin d’être un refuge confortable, est travaillée comme une matière étrangère, parfois rugueuse, parfois d’une limpidité tranchante. Chaque mot semble pesé, gagné contre le silence. Il y a dans cette écriture une sobriété radicale : pas d’emphase, pas de lyrisme décoratif. Quand le sang apparaît, il n’est jamais spectaculaire. Il est rouge parce qu’il l’est réellement. Quand l’amour surgit, il est fragile, menacé, mais vital, comme un dernier espace de liberté.
Cette poésie dit la torture, la mort, la répression, sans jamais tomber dans l’illustration. Elle montre surtout ce que ces violences font aux êtres : la perte de la maison, de la langue maternelle, de la continuité du monde. Et en creux, elle accuse. Sans slogans, sans noms propres, mais avec une force implacable. Car écrire ainsi, depuis l’exil, c’est déjà désobéir. C’est refuser l’effacement que les bourreaux espèrent.
Mahtab Ghorbani écrit une poésie nécessaire, au sens le plus strict, une poésie qui ne pouvait pas ne pas être écrite. Une poésie qui engage le corps, la mémoire et la responsabilité du lecteur. On ne sort pas indemne de ces pages. Elles laissent une trace, une inquiétude, une vigilance, un bouleversement durable.
Et peut-être aussi, malgré tout, une forme d’espoir, non pas celui qui promet, mais celui qui résiste, à voix basse, dans la nuit.
Aucune main n’exécutera notre liberté, Mahtab Ghorbani, Rootleg #34, maelström reEvolution, 8 euros
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