Alberto Giacometti sous la pluie
(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)
Antonio Vivaldi dans les oreilles, mon carnet est ouvert au dessin, ouvert à ma pensée, aux portes de ma vie intérieure. Mon feutre fin noir que je tiens comme une cigarette ou une baguette magique, un objet transitionnel entre dessin et écriture, une infusion de tilleul menthe m’embarque dans un espace de vapeur chaude, la fenêtre est ouverte sur un Paris pluvieux gris-noir, je me sens rose pâle un peu noircit par les flaques de pollution et de ce liquide venant du ciel.
J’ai foulé mes pas sur un bitume trempé, un parapluie me protégeant du regard des êtres embarqués dans ce désespoir climatique. J’observe la présence de ces silhouettes fantomatiques, ce sont les hommes debout d’Alberto Giacometti mais en mouvement. Dans les flaques métalliques surgissent les reflets de ces êtres mi-présents, mi-absents. Les sculptures se transforment en dessins et je retrouve mon ami Jean, Jean Dubuffet. C’est gris, marron, noir, il y a de la terre, il y a de la boue mais il y a surtout de la poésie.
Je suspend mon parapluie à la douche, l’endroit idéal pour me laver symboliquement de la violence et de la misère urbaine rencontré.
J’ai besoin de créer. C’est mon repère, ni un métier, ni un décor mais ma condition de survie, mon contrat non négociable à être au monde. À y penser c’est vertigineux. C’est mon mode d’existence. Je ne crée pas pour produire des oeuvres mais pour tenir debout. La voix chez Vivaldi ne chante pas, elle pleure comme Paris déverse ses larmes. Ça me transperce le thorax, ça pleure dans ma tête comme il pleut sous mon toit. Un torrent de gouttelettes de sel tourne en boucle dans mon abdomen. Je crée pour organiser ma vie intérieure dans un monde extérieur qui me pulvérise de sensations et que je ressens comme chaotique. La vie déborde, m’agresse.
Dessiner, écrire, tracer, pour ne pas me perdre.
Je dessine et je reprends le contrôle dans une société qui impose sa rigidité, ses rôles, ses rythmes absurdes. La création m’offre un espace libre, mobile, nomade. Je peux créer partout, à tout moment, sans demander la permission. Cette autonomie est vitale, elle protège mon intégrité.
Créer c’est utiliser mon corps, dessiner commence par un geste, par ma main, par le mouvement. Une extension directe de mon corps et de ma pensée. Créer, c’est être alignée avec ce que je ressens, ce que je pense, ce que je fais.
C est mon langage le plus juste.
Avec l’art, je reste entière, sans lui je devrais me trahir.
Alberto Giacometti (1901–1966) est un sculpteur et peintre suisse associé au surréalisme puis à l’existentialisme. Célèbre pour ses figures longilignes et fragiles, il incarne la solitude et la condition humaine dans l’après-guerre. Ses œuvres comme L’Homme qui marche sont devenues des icônes de l’art du XXe siècle. Installé à Paris, il a développé un langage plastique radical où chaque corps semble à la fois présent et menacé d’effacement.