On dit de moi que je suis une femme singulière 

On dit de moi que je suis une femme singulière

Je me serre un grand verre d’eau translucide et fraîche, elle coule dans mon corps et j’ai la douce sensation de me purifier, de me nettoyer de l’intérieur. J’active la symphonie de Wolfgang Amadeus Mozart dans mes oreilles, je mets la puissance du son à moyenne fréquence, j’ouvre mon carnet de dessin, un feutre fin noir dans la main gauche et l’ordinateur à ma droite. Le soleil pénètre dans la cuisine à travers la fenêtre ouverte sur les toits de Paris.

💡 Vous aimez cet article ?
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.

Il fait 14 degrés et un baryton hausse le ton dans ma tête. Je me suis levée à 6h18 avec l’envie irrépressible d’aller marcher dans la ville sans autre but que d’être présente au monde. J’aime le rythme répétitif de mes pas sur le bitume, j’aime traverser les rues labyrinthiques encore vides de ses habitants et véhicules. J’aime l’absence des bruits fracassants de la capitale.

J’aime être là ou peu se trouvent, j’aime être ce premier regard sur la vie qui s’écoule en douceur quand le monde se réveille encore emmitouflé dans ses appartements coincés.

Paris est une ville musée, les bâtiments semblent tous droits sortis d’un décor de Fellini. Je sens ma respiration, j’observe et traverse le territoire de ce paysage monumental chargé d’histoire de l’Art. Je me sens chanceuse comme si j’étais la seule observatrice de la Joconde au Louvre, la seule visiteuse.

Je me sens libre. Je vais chercher la beauté de Paris, je vais me servir un menu sensoriel intense. Quand je marche ma pensée devient linéaire, mes idées se mettent en ordre, certaines de mes obsessions perdent de leur intensité. Je vais marcher à la rencontre de mes pensées. Je vais donner du mouvement et du rythme à mon corps, je lui offre le cadre de la marche pour laisser s’échapper mes pensées, comme lorsque je dessine dans l’espace de la feuille, j’offre un cadre à mes lignes graphiques et colorées. Je libère mes articulations, je libère des images mentales.

Quand je marche ma couleur intérieure change, je pars avec une couleur orange vif un peu rouge sanguine puis à mesure et en tempo de l’action la teinte s’adoucit, elle se métamorphose en rose puis en jaune clair très pâle presque blanc. Ma façon de filtrer les stimuli se transforme, évolue en rythme avec mes jambes. Je canalise et capture mieux toutes mes informations sensorielles qui se projettent telles des éclaboussures sur moi. Marcher c’est libérer mon corps et mon système nerveux de la saturation émotionnelle. Je canalise ce qu’il y a de sauvage en moi, je deviens plus sereine. Un être dans l’instant sans attentes, ni demandes.

Mon corps organise le chaos que mon cerveau seul n’arrive pas à trier. Marcher agit avant le langage, ça me calme, ça transforme ma couleur intérieure, ça n’exige aucune explication, c’est brut, direct, concret un brin primitif. Une forme d’auto-soin silencieux.

J’aime la marche car c’est prévisible, maîtrisable et sans injonction sociale. C’est de l’ordre du précieux, du fragile, du trésor sensoriel.

De cette balade au petit matin, je me sens en décalage avec le monde riche de ma vision. Je vais chercher la beauté de Paris. Je longe les quais, la lumière est saturée et me chauffe le corps comme si la nature avait déposé sur moi une couverture chauffante, des perles de lumière éclatent sur la Seine. Je passe devant la maison de mon passé de jeune femme, celle des Beaux- Arts.

J’enregistre les contrastes, les différentes architectures et des images visuelles m’envahissent. Je ressens le passé, le présent et le futur c’est le ciel qui s’ouvre sous mes yeux, un endroit ou l’horizon subsiste dans la ville. Je suis seule maître à bord comme lorsque je dessine. Je choisis le rythme, le trajet, la durée. C’est une liberté qui se remplie d’images et de ressentis. Ma bibliothèque d’images visuelles est en mode « enregistrement ». Je suis au coeur du monde sans être agressé par lui, je n’ai ni besoin de parler, ni besoin de performer ni besoin de me justifier.

J’observe, je traverse, j’existe et je ressens tout intensément.

Mon monde est dans ma tête, j’y vis, voyage et ressens de manière incessante, la marche me ramène au corps, au sol, au présent, c’est mon régulateur neurologique, mon apaisant émotionnel, mon outil de clarté mentale, mon espace de liberté sans masque social, ma stratégie de survie élégante et efficace.

Le voyage se poursuit dans mes pages, je dépose ma pêche sensorielle comme un trésor sur papier. On dit de moi que je suis une femme singulière.

le 21/01/2026
Impression