Marine Riguet, On dirait une forêt, bookleg #173 (Maelström reEvolution)
Il y a dans On dirait une forêt de Marine Riguet une vibration du monde, une pulsation de la chair et de la terre mêlées, une écoute rare de ce qui, d’ordinaire, ne s’entend pas : le frottement des corps contre le monde, le souffle du jour dans la peau, la poussée lente de la sève humaine.
La poésie ici respire comme une plante vivace. Elle pousse, repousse s’étend, s’enracine, comme si chaque vers voulait retrouver la source d’un langage antérieur aux mots
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« ces corps à fleur de monde qui se débrouillent pour
pousser plus long que des immeubles, plus loin que des grues »
Dès l’ouverture, le poème est une traversée des corps, une manière d’habiter la présence avec tout ce qu’elle contient d’élan, de friction, de lumière. Le style, sans majuscules ni ponctuation, épouse le flux du vivant. Il donne l’impression d’une parole qui naît en marchant, qui s’invente au rythme du souffle, au bord de la fatigue et du désir.
La poésie de Riguet est tactile et cosmique à la fois. Elle explore la proximité la plus intime « parfois une bouche se penche à une autre bouche / pour y faire couler sa salive » tout en reliant ces gestes minuscules à une dimension tellurique : « c’est un peu plus de matin dans nos abreuvoirs ».
Chaque contact devient un échange élémentaire entre les règnes : humain, végétal, minéral.
« l’immobile n’est pas ce qui reste
mais peut-être
le bruit des pierres pendant que nous marchons sur nous-mêmes »
Ce vers pourrait être la clef du livre : il dit la tension entre mouvement et immobilité, entre la mémoire et la matière. Le poème ne cherche pas à figer le monde mais à en capter les frémissements. Riguet inscrit la marche, la pesée des corps, dans une géologie intime ; elle fait du lecteur le témoin d’une lente métamorphose, celle du vivant qui se reconnaît dans son propre bruit.
La langue, à la fois dense et claire, possède une sensualité sans emphase : elle avance comme une coulée de sève. Dans les poèmes ultérieurs, la forêt devient métaphore du corps et du langage, lieu où tout recommence :
« on dirait une forêt
la lumière du jour a muri de l’intérieur et s’épanche à présent
hors des entailles, perle à la surface »
On entend ici la lenteur des arbres, la patience des saisons, la porosité entre l’humain et le monde. On dirait une forêt est un livre d’origine : il retourne aux gestes premiers, à l’eau, au sel, à la pierre, à la peau. Il nous ramène à ce que parler veut dire : habiter le monde par la voix.
« nous gorgera de l’eau de nos montagnes, du sel de nos parents
nous germera encore »
Ce vers de clôture résonne comme une promesse de recommencement. Marine Riguet y inscrit la persistance du vivant, sa manière obstinée de renaître par la parole et par le corps.
On dirait une forêt est un recueil magistral de présence, d’attention et de souffle. C’est un texte qui s’écoute, il se traverse, il s’éprouve.
Dans un monde saturé de bruit, Marine Riguet redonne à la langue son grain, son odeur de terre et de peau.
Voilà une poésie grimpante, organique, spirituelle, sensuelle sans ornement, humaine jusqu’à la racine, d’une beauté remarquable.
Marine Riguet, On dirait une forêt, bookleg #173 (Maelström reEvolution)
https://www.maelstromreevolution.org/catalogue/item/787-bookleg-173-on-dirait-une-foret
