Critique de Biche Boy de Bo Rainotte (maelström reevolution)
Bo Rainotte, dans "Biche Boy", ne se contente pas d’écrire : il.elle s’écrit. À travers un journal “intimement poétique”, c’est une voix rare, entière, mouvante et bouleversante qui s’impose — une voix qu’on n’oublie pas, parce qu’elle prend aux tripes, qu’elle dit la faille et l’élan, le chaos du cœur et la fureur d’exister avec une audace qui coupe le souffle.
Ce livre, c’est l’anatomie d’un désir - ; pas seulement érotique, mais existentiel, brûlant : le désir d’être vu.e, reconnu.e, aimé.e, désiré.e pour ce qu’on est, dans la complexité des identités, des corps, des émois. Rainotte ne triche pas. Il.elle se donne tout entier.e, dans des fragments de vie saisis à vif : premiers émois adolescents, douleurs de la rupture, envols artistiques, mises à nu physiques et psychiques, colère face à la norme, soif d’amour brut.
« Je suis tombée amoureuse et maintenant je fais quoi ? Je vis toute seule ? J’oublie ? Je passe à autre chose ? J’y arrive pas ». C’est là, dans cet aveu à vif, que palpite le cœur du livre : un cri nu, sans posture, sans masque. Ce n’est pas un rôle, c’est une chair, une âme mise à nu, dans la lumière crue du réel.
La voix de Bo est traversée de contradictions, de tensions fécondes : elle est à la fois fragile et offensive, gouailleuse et poétique, crue et tendre. C’est une voix qui dit « je » sans chercher à plaire, mais avec une irrépressible envie d’être entendue : « J’ai envie d’écrire pour ne plus penser, j’ai envie d’écrire pour m’empêcher de crier, pleurer. L’air de rien, j’ai besoin d’amour » (p. 32). Chaque mot sonne juste, parce qu’il est incarné. Parce qu’il vient d’un lieu profond où l’intime devient politique, où le sexe devient geste de liberté, où le chagrin devient acte de création.
Ce désir d’être — de vivre en grand, d’aimer en vrai, de jouir sans se cacher — traverse chaque page. Même dans l’humour, dans les listes absurdes, les lettres de motivation pour tester des sextoys (p. 49), même dans les élans les plus pop ou les bribes de réseaux sociaux, c’est toujours la même urgence qui s’entend : celle de n’être à moitié rien pour personne, mais entièrement soi pour toujours.
La parole de Bo est une transgression douce et violente à la fois. Elle ne se réclame pas d’un militantisme pur, mais d’un vécu qui crie, qui danse, qui désire. « Je veux être la petite salope de quelqu’un » (p. 47) dit-elle. C’est à la fois cru et bouleversant : ce n’est pas de sexe qu’il s’agit, c’est de réciprocité, de choix, de possibilité. Derrière chaque mot cru, il y a une quête : d’amour vrai, de présence totale, de fusion choisie.
La langue de Rainotte, toujours mouvante, épouse la forme de ses pensées, de ses élans, de ses excès. Elle est « un cœur de plume qui voudrait prendre son bain dans une tasse de thé » (p. 48), mais elle est aussi une colère, une revendication, un souffle contre la norme, contre la peur, contre la solitude.
"Biche Bo"y n’est pas un journal intime au sens traditionnel. C’est plutôt un manifeste intime. Une œuvre d’émancipation, d’incandescence, de vulnérabilité souveraine. Un livre qui rappelle que dire « je » est un acte de courage. Que désirer est un acte politique. Que s’écrire, c’est refuser d’être effacé.e.
Ce livre ne se lit pas, il se reçoit, il se traverse. On y entend une voix qui ne cherche pas à convaincre, mais à exister plus fort. Et c’est peut-être cela le plus bouleversant : Bo Rainotte nous fait ce cadeau immense d’une sincérité désarmante, d’une liberté désirable, d’un amour immense — de soi, des autres, de la vie. Même cabossée. Surtout cabossée.
Bo Rainotte est né à Verviers et a été adopté par Bruxelles à sa majorité où il est diplômé du Conservatoire. Comédien, MC Techno, performer pour la Fondation Sonore, prof de hip-hop, français, philo et mannequin lingerie. Il ajoute des plumes à ses ailes jusqu’en 2016, où il crée le compte Biche de Ville sur les réseaux sociaux afin de rendre sa poésie accessible. Il réalise le film Veux Moi puis écrit et compose l’album Kevin, un opus singulier de pop electro clash ponctuée d’intermèdes parlés.
Auteur, compositeur, interprète, acteur, réalisateur, performer, Bo est un artiste couteau suisse au service du sens. Poète punk et artiviste, il écrit tout haut ce que nous vivons tout bas. Sa poésie est intime, multiple et libre.
Pour découvrir et vous procurer ce livre : https://www.maelstromreevolution.org/catalogue/item/910-biche-boy