Vénus Impudique de Caroline Bouchoms, BOOKLEG #201

Vénus Impudique de Caroline Bouchoms, BOOKLEG #201

Caroline Bouchoms livre avec "Vénus Impudiques" un travail artistique d’une rare intensité, oscillant entre théâtre-récit et performance intime, où la parole féminine se déploie avec une liberté et une puissance remarquables. Ce monologue, à la croisée du documentaire et du poème scénique, fait émerger des questions essentielles sur la maternité, le corps, l’héritage et la féminité avec une justesse d’une grande sincérité et une pudique mise à nu.

L’originalité de cette œuvre réside d’abord dans son dispositif narratif à travers une structure kaléidoscopique où se mêlent introspection, témoignages et réflexions philosophiques.
Caroline Bouchoms ne se contente pas de raconter, elle fait entendre. À travers un montage subtil de voix de femmes, elle compose une polyphonie où l’individuel se confond avec l’universel. Chaque parole résonne, émerge comme un fragment de vérité, un éclat d’expérience, un cri parfois retenu, parfois libéré.

Sa plume, à la fois sensorielle et incisive, explore le corps féminin dans toute sa complexité, de sa matérialité brute à sa symbolique la plus spirituelle. Loin des représentations idéalisées ou figées, Vénus Impudiques met en lumière les contradictions, les doutes, les désirs et les réticences qui jalonnent l’expérience du féminin. Il y a une liberté du verbe et du corps qui s’exprime ici, une capacité à dire l’indicible avec une force brute qui rappelle les grandes voix du théâtre contemporain.

Ce qui frappe également, c’est l’aisance avec laquelle l’auteure navigue entre différents registres. Le texte est tour à tour lyrique, ironique, cru, tendre, scientifique, mythologique. Les références se bousculent, de Nancy Huston aux cosmogonies anciennes, des discours féministes aux récits intimes. Cette richesse intertextuelle nourrit un propos qui dépasse le simple témoignage pour devenir une réflexion universelle sur l’héritage des femmes, sur ce qu’elles portent et transmettent, consciemment ou non.

Enfin, la forme scénique et sonore joue un rôle essentiel dans cette œuvre. La présence de la musique, notamment l’utilisation de "Thursday Afternoon" de Brian Eno, agit comme une respiration, une marée qui emporte les mots et leur donne une autre dimension. Le travail de mise en scène, en collaboration avec Joséphine de Renesse, semble s’accorder parfaitement à cette écriture organique, donnant corps à une parole mouvante, incarnée.

Dès les premières pages, l’œuf devient un motif central, à la fois objet banal du quotidien et métaphore existentielle. Dans un passage particulièrement fort, l’auteure écrit :
« La Terre flotte comme un œuf dans le ventre obscur de l’Univers. »

Caroline Bouchoms établit ici un parallèle cosmique entre l’origine de la vie et la maternité. L’œuf, symbole à la fois de fragilité et de potentiel infini, devient une image récurrente qui structure le texte et en nourrit les questionnements. Plus loin, le lien entre l’œuf et la grossesse est exploré de manière plus crue :
« Vous aimez les œufs ? Si au bout de trois jours, une tache rouge apparaît, ça veut dire que ça y est. Fécondation. »

L’auteure joue sur le basculement entre le trivial et le sacré. Elle convoque des images du quotidien (un œuf dans une poêle) pour interroger la procréation, la filiation et la responsabilité qui en découle. L’écriture, oscillant entre ironie et gravité, révèle une réflexion complexe : peut-on être mère sans le vouloir ? Peut-on vouloir être mère sans y parvenir ?

Un autre passage particulièrement marquant traite de la relation entre la narratrice et sa propre mère. Bouchoms écrit : « Quand je dis Maman, quelles images, quels mots me passent par la tête ? (…) Maman. Un trou ! Maman, ça me fait un trou. »

La figure maternelle est réduite à une absence, un vide béant qui structure l’identité de la narratrice. Le choix du mot trou est particulièrement puissant : il évoque à la fois une béance affective, un manque fondamental, mais aussi une ouverture, une possibilité de transformation. Cette association entre le vide et la maternité court tout au long du texte, et rejoint les réflexions sur l’héritage des femmes : « Si je l’appelais maintenant, qu’est-ce que je lui dirais ? Et comment je lui dirais ? C’est vrai que j’ai quand même envie d’hurler ! J’ai envie d’hurler :
EST-CE QUE TU AURAIS OSÉ DEVENIR MÈRE, TOI, SI TA MÈRE T’AVAIT MANQUÉ ? »

Ce cri du cœur illustre parfaitement la tension qui habite tout le texte : comment être mère quand on n’a pas eu de modèle maternel ? Comment se construire quand la transmission est lacunaire ou douloureuse ? L’auteure interroge ici, avec une rare intensité, la manière dont chaque femme hérite d’un féminin à réinventer, à déconstruire, voire à refuser.

Vénus Impudiques est une œuvre audacieuse et nécessaire, portée par une auteure-performeuse dont l’engagement artistique total et la sincérité bouleversent.

Caroline Bouchoms ne se contente pas de raconter une histoire : elle l’incarne, la fait vibrer, la livre dans toute sa complexité et sa beauté brute. Une expérience théâtrale forte, qui marque durablement et interroge en profondeur notre rapport au corps et à l’héritage féminin.

Auteur:Caroline Bouchoms
Pages:56
ISBN : 978-2-87505-516-3
Parution : Janvier 2025
Format : 12x18cm
Genre : Théâtre
Prix : 3,00 €

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