CANIF, Baptiste Pizzinat, MaelstrÖm Reevolution
Un livre noir, un seul mot en titre, court, incisif et tranchant comme une lame : CANIF, écrit en jaune. En couverture une photo argentique en couleurs, peut-être sur papier Kodak des années 90, de l’auteur déguisé en Batman. Baptiste Pizzinat maîtrise le fond et la forme de la mise en scène poétique. Sobre, efficace, parfois bouleversant. Ce Rootleg #24 est un bel objet singulier. Il touche une nostalgie qui nous ramène à notre passé collectif.
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Dès les dédicataires on a affaire à du beau monde, de l’excellent poète disparu trop tôt Thierry Metz avec lequel Baptiste pourrait avoir quelques filiations spirituelles, à la poétesse d’origine roumaine Linda Maria Baros en passant par Batman himself : « Ils pensent que je me cache dans l’ombre mais je suis l’ombre. » en anglais dans le texte.
La quatrième de couverture est libre et percutante : « La lame qu’on t’a donnée /est une distance mal aiguisée / entre le fond et la forme / le réel est un crève-coeur / une entaille suffit pour connaitre la vérité ».
Baptiste Pizzinat dans ce recueil de très haute tenue, efficace, implacable, où chaque mot est pesé et ultra maîtrisé recherche la vérité à travers les faits divers d’actualité, et sa propre histoire intime, ses voyages (Il renaît outre atlantique), ses rencontres, lui qui porte des origines diverses (Vietnam, Italie, Espagne, Irlande) un prénom catholique, alors que ses parents sont athées. De quoi avoir l’esprit de contradiction et le sens des paradoxes.
Les deux se mélangent, s’interpénètrent. Le niveau d’écriture et référentiel forcent le respect.
Le recueil s’adresse avant tout aux humanistes, c’est précisé dès la première page de l’ouvrage : « A toi qui rends ce monde meilleur, où et qui que tu sois ».
Des poèmes très courts étranges, surréalistes et décalés « Parfois tu y repenses / à ce bourdon / trouvé mort un matin / devant le Crédit Agricole. » à des textes en formes d’autoportraits nostalgiques qui parlent de l’auteur, de sa grand-mère raciste, de ses potes et du monde.
L’auteur rêvait d’être Batman peut-être pour trouver la mort plus joyeuse « T’es vraiment une belle pourriture Rotelli ahah, t’es mort et c’est Chouette ahaha » comme dans le film de Tim Burton avec Jack Nicholson.
L’auteur redouble sa seconde, prend conscience de son milieu, arrive à l’université avec son skateboard et découvre, la vie, la lutte des classes et la Poésie.
Ensuite il se promène dans ce drôle de monde où malgré tout il ne « laisse pas s’endormir la lumière » et avec UN oeil très aiguisé, il capte le réel en prose poétique courte ou longue comme personne.
C’est fort, c’est brillant, c’est malin, c’est modeste, c’est érudit, c’est généreux, fluide, ça ne triche pas, cela porte un regard juste sur les univers parallèles qu’on peut croiser, les gens. Cela enrichit et cela émeut. C’est lumineux et ombragé. Tendre, cruel, dur, philosophique, politique et sociologique. C’est un Grand petit livre noir.
Comme dit son ami Karim, son vieux frère, son compagnon de toujours : « La littérature, c’est comme un videur en boîte, soit tu rentres, soit tu n’entres pas ».
Baptiste Pizzinat est bel et bien entré en Poésie et Littérature, réunies, par son seul talent, et il n’est pas prêt d’en sortir.
Canif, Baptiste Pizzinat, MaelstrÖm Reevolution, Rootleg #24. Prix : 9 euros.
